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Forum de RP dans le monde d'Ewilan, de Pierre Bottero. De nombreuses années ont passé depuis les aventures d’Ewilan et de ses compagnons et l’Empire a plus que jamais besoin de votre assistance.


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Rencontre pluvieuse, rencontre... Heureuse ? [Milah & Elleynah - Flashback]

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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
Elleynah fixait le plafond, allongée dans le lit qu'elle ne quittait que lors des quelques balades que lui offraient généreusement Indel et sa mère. Les motivations de cette dernière lui étaient encore totalement inconnues, et elle avouerait volontiers qu'elle n'avait pas l'énergie nécessaire pour y réfléchir. Elle se contentait de se laisser couler, et de se raccrocher ponctuellement aux maigres rayons de soleil qui essayaient en vain de réchauffer sa peau glacée. La maître marchombre n'avait toujours pas la moindre notion du temps. Parfois, les heures semblaient s'écouler comme des secondes, et d'autres fois, la journée devenait éternité. Et aux yeux de la marchombre, ça n'avait plus de réelle importance.

Lorsqu'elle entendit la clé tourner dans la serrure de sa porte, elle ne réagit pas immédiatement. La lumière s'engouffra dans la pièce sombre, lui brûlant les yeux, et révélant son corps échoué et abîmé. Comme à chaque fois, elle fut incapable de savoir où elle trouva la force qui lui permit de se lever. La veille, ou peut-être l'avant veille, elle avait eu une petite entrevue avec Kaelleyn qui avait mal tourné. Des blessures qui commençaient quasiment à cicatriser s'étaient rouvertes, son visage était tuméfié, ses joues creusées, son être tout entier profondément pitoyable. Mais elle ne se plaignait toujours pas.

Lentement, douloureusement, Elleynah se traina dehors. Comme à chaque fois, elle s'attendait à trouver le contact bienfaisant du soleil sur sa peau, mais ce jour-là, il n'en fut rien. D'épais nuages gris recouvraient le ciel, et quelques gouttes d'une pluie froide commençaient à s'abattre sur ses épaules frêles. Pendant l'espace d'un instant, ce qu'il restait du coeur d'Elleynah se serra, et avec un bonheur qu'elle ne pensait plus pouvoir retrouver, elle offrit son visage au caprice céleste. La marchombre avait l'impression que cela faisait des années qu'elle n'avait pas pu sentir la bienveillance du contact de la pluie. Elle n'eut cependant pas le temps de profiter de cet instant : déjà, on la trainait devant la source d'eau habituelle. Pas de temps à perdre, elle n'avait pas plus d'une heure. On l'abandonna là, avec la promesse de souffrances terribles si elle avait l'audace de s'éloigner.

Malgré le froid, malgré la pluie, Elleynah n'hésita pas l'ombre d'une seconde. Elle entreprit d'enlever le bout de tissu qui lui servait de robe, tâché de sang, troué, abîmé, et elle le laissa tomber dans la boue. Pendant quelques instants, elle resta debout devant l'étendue d'eau, nue et frémissante. Son corps, bien qu'amaigri, conservaient le dynamisme qu'elle avait su créé au fil du temps. Il n'en demeurait pas moins abîmé, recouvert d'hématomes, de blessures, de cicatrices en tous genres. Elleynah s'en fichait. Lorsque les frissons sur sa peau s'accentuèrent, elle se décida enfin à s'avancer dans l'eau. Elle était particulièrement glacée, mais ça ne l'arrêta pas.

Rapidement, elle se laissa engloutir par le liquide, jusqu'à disparaître totalement. Le monde sous-marin lui rappelait des souvenirs d'un temps où elle s'était sentie heureuse. Un temps qui n'avait pas duré, mais qui avait rendu toutes ses souffrances bien pire que ce qu'elles auraient dû être. Elle se souvenait de son apprentie, et exceptionnellement, de la raison qui l'avait poussée à venir s'enfermer dans le lieu qu'elle avait cherché à fuir toute sa vie. La vengeance. Le sang doit être vengé par le sang. N'était-ce pas ce qu'on lui avait enseigné toute son enfance ? N'était-ce pas un des principes des mercenaires du chaos ? Mais elle n'était pas une mercenaire du chaos. Ou peut-être que si, après tout. Peut-être que l'harmonie n'était qu'un tissu de mensonge auquel elle avait cru trop longtemps. Elle ne savait pas. Elle ne savait plus.

Elleynah était perdue. Et alors que l'air commençait à lui manquer, elle hésita un instant à se laisser couler, vidée de la force qui l'aurait poussée à remonter immédiatement à la surface. Une part d'elle refusait de croire que sa maître ait pu se tromper à ce point. Une autre songeait aux paroles de Milah. Pourquoi était-elle partie ? Pourquoi était-elle vraiment revenue ? Elle ne savait pas. Elle ne savait plus. Alors, elle donna une impulsion avec son pied, et creva la surface de l'eau, comme si ce geste allait lui permettre de faire taire les interrogations qui envahissaient son âme meurtrie. Il pleuvait un peu plus fort. Tant pis, elle était déjà trempée.

Elleynah commença à nager maladroitement. Son corps lui faisait mal. Chaque geste était un supplice, et elle ne savait même pas pourquoi elle se donnait tant de mal pour essayer de faire travailler ses articulations. Peut-être parce que c'était le seul moyen qu'elle possédait pour se sentir encore en vie. C'était son dernier recours pour s'assurer qu'elle n'était pas morte. Elleynah serra les dents et continua sa nage. Au bout d'un moment qui lui sembla à la fois terriblement long et infiniment court, elle se tourna sur le dos. La marchombre se laissa flotter, les seins à découvert, les yeux fermés. A la dérive, dans un univers qui lui appartenait, là où la réalité n'existait plus vraiment. Il lui sembla percevoir un mouvement non loin d'elle, mais elle ne bougea pas immédiatement. Ce ne fut que lorsque le mouvement se fit plus précis qu'elle se redressa enfin, et planta son regard éteint sur ce qui venait de la déranger.



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Milah Ashken
Combattante Dessinatrice

Milah Ashken était revenue à Al-Jeit pour affaires de communications. Et parce qu'elle voulait s'éloigner loin de celle qui la faisait revenir à des émotions enfouies depuis très longtemps. Voire même des émotions tout court. Et en l'occurence une grande colère. Une colère un peu différente de celle qui animait sa vie. Une colère tiède.
Elle était donc repartie aussitôt. Rester plus longtemps ne servait à rien. Mais elle avait envoyé un message à Kaelleyn par le vautour. La garder en vie … n'avait aucun sens. Elleynah était une menace, non pas pour ses compétences mais pour sa possible fuite. Même si la mercenaire pensait qu'elle était suffisamment brisée, que le Chaos l'avait appelé au fond d'elle… elle devrait mourir. Le pardon n'existait pas dans le bouillon naturel des choses. Le pardon n'existait pas dans le Chaos ou dans le cœur de Milah.
Elle s'était concentrée sur son Dessin, son entraînement et les travaux qu'elle devait rendre à l'Empire. Essentiellement accompagner et protéger.
Même si elle avait mis Elleynah dans le fond de son esprit, bien enfoui, elle y restait. Même lorsqu'en sueur, Milah était arrivée sur une des plus hautes tours d'Al-Jeit, même en écoutant le vent  anarchiste originel, même en fermant les yeux, en plongeant dans le dessin. Pour Milah tout était très simple. Le temps passait, le climat changeait, elle restait immuable. Son destin était le même, son esprit était toujours concentré, ses gestes étaient durs, droits, efficaces. Elle devait tuer ou elle ne devait pas. Elle recevait un ordre, elle l'exécutait. Elle ne se posait pas de questions. Elle ne doutait pas. Tout était fluide dans sa Voie. Le Chaos et sa vie coulaient en elle sans tempêtes depuis la mort de son père. Les interrogations, questionnements, remises en question, c'était une perte de temps inutile. Cela ne l'intéressait pas.
En fait. Ça ne lui arrivait pas.

Elle redescendit avec l'impression d'une épine dans le pied. Pas douloureuse mais elle la sentait. Inhabituel, inconfortable. L'épine titillait ses sentiments. Verrue passa dans son cou et Milah lâcha sa main pour enlever cette fichue chose dégoûtante. Mais elle avait disparu et la jeune femme dut se coller à la paroi pour éviter de tomber.

***

Capuche abaissée, elle passa au travers des maisons du quartier des mercenaires. La pluie commençait. Sa cape serait bientôt humide et le vent la collerait sur sa peau. Milah était une fille du Nord malgré sa préférence qui allait à Al-Jeit. Elle aimait particulièrement les temps apocalyptiques où elle avait l'impression que la terre, les cieux eux-mêmes transmettaient les messages du Chaos. La pluie éprouvait les hommes. Milah ne tremblait pas, ne pliait pas, ne tombait pas à genoux, ne s'arrêtait pas. Ses poils eux-mêmes préféraient ne pas se durcir face au regard froid. Personne ne l'arrêta pour lui parler, elle n'avait pas la tête des bons jours. Son vautour faisait des tours bien au-dessus d'elle comme pour la surveiller. Hadès ne se montra pas, il était assez sage. Verrue avait disparu, boudant depuis qu'il s'était pris une claque.
Avec Kaelleyn, il y avait eu tension. Elle revenait de chez les Bàthory. L'air qui sortait de ses narines semblait geler instantanément. Ses pas dans la boue de surface laissait peu de traces mais on aurait presque cru qu'une fumée noire s'en élevait.

La première partie de la discussion avait pourtant été presque plaisante. Milah devait tuer, un dessinateur qui n'osait plus travailler pour eux. Qui les avait cherché, avait commencé son entraînement et … s'était enfui. Grâce au dessin, ce que ne possédait pas son maître. Les dessinateurs étaient ses cibles préférées. Elle trouvait de la résistance un peu différente et les tuer demandait une technique différente. D'habitude elle ne devait pas utiliser l'Imagination, il fallait qu'elle évite et se préserve. Et un assassinat normal suffisait. En plus de ça, même si elle était une Mentaï confirmée et loyale, elle devait se contenter d'attendre les missions. Elle trouvait le Conseil mou et lent. Les missions intéressantes étaient rares, le reste semblait du blabla à ses yeux. Le Chaos était trop faible pour se dévoiler même s'il gagnait chaque mois en puissance, cela restreignait leur champ d'action considérablement. S'il voulait un jour espérer vaincre l'Empire, il leur faudrait des alliés. Les Raïs ? Stupides. Les Géants ? Encore plus. Les Alines ? Peu fiables. Quel dommage que les T'sliches aient disparus.
Kaelleyn lui avait ensuite conseillé de prendre un apprenti. Elle aurait bien voulu à vrai dire mais personne ne le méritait jusqu'à présent. Milah attendait de trouver le bon ou la bonne qui serait à la hauteur.
La mercenaire aux yeux froids avait finalement demandé pourquoi Kaelleyn gardait sa fille en vie. Et alors Milah était restée immobile, roc insensible aux assauts forcenés de la mer, aux flammes du dragon et aux lances des soldats. Cela ne l'atteignait pas le moins du monde. Les élans de colère, de joie ou de tristesse, la laissaient indifférente. Elle savait que Kaelleyn était terrifiante, menaçante, que c'était une tornade. Mais Milah ne pliait pas. Elle était faite d'acier. Les intempéries passaient sur elle sans rien lui infliger. Elle comprit très vite qu'elle n'obtiendrait rien. Mais elle voulait aussi mettre Kaelleyn face à ses propres contradictions. Torturer Elleynah avec tant de violence, sachant qu'elle ne parlait pas, à sa mère du moins, c'était contre-productif. Elle conseilla qu'un autre mercenaire la fasse parler, l'acupuncteur peut-être. Ou sa mère, certains poisons pouvaient s'avérer utile. Évidemment Kaelleyn était la meilleure mercenaire quand il s'agissait de faire parler. Mais c'était une situation particulière. Bornée la mercenaire n'entendait pas Milah. Qui espérait que cette folie lui passerait. Ils finiraient par tous en souffrir. Cette pitié, ce pardon qu'avait Kaelleyn… cette humanité les détruirait. Peut-être.

Elle s'en allait donc, sombre. Mais elle ne put s'empêcher d'aller voir Elleynah… Voir sans être vue. C'était un jour de sortie, tant mieux pour Milah. Elle se fit indiquer le chemin. Le point d'eau. La pluie tombait plus fort. Pas un temps pour faire trempette mais si la mercenaire ne se trompait pas elle trouverait la rousse dans l'eau. L'eau froide transperçait ses vêtements et Milah devrait sans doute s'occuper de ses lames ce soir. Elle était néanmoins cachée par les arbres et comme une ombre elle se posta, très légèrement en hauteur sur une butte, derrière un fourrée, où elle s'assit. Le vent passait au travers d'elle dans un souffle, la basse lumière ne se reflétait pas sur elle et elle ne faisait aucun bruit.

Ce qu'elle vit retint son regard. Elle observa de tout son soûl comme elle aimait le faire lorsqu'elle espionnait. Ce qu'elle vit ne la surprit pas. Mais cela l'hypnotisa.

Elleynah, nue, la peau rougie et blanche à la fois exposée à tous.
Elle vit la marchombre sombrer. Milah se tendit. Fuir ? Se suicider ? Elleynah remonta. Elle semblait mal en point mais de loin rien n'était sûr.
Quoique, au vu de sa nage… elle n'était pas au mieux de ses capacités, ou alors ses capacités étaient médiocres, ce dont Milah doutait franchement. La pluie ne s'arrêtait pas, c'était pire. La capuche ne servait plus à rien, elle l'enleva pour laisser ruisseler les gouttes sur son visage, fermant les yeux pour apprécier. En les rouvrant elle vit Elleynah, sur le dos, voguant presque sereinement. Ses seins sortaient à moitié de l'eau, pointant le ciel. Ses cheveux roux s'étalaient tout autour d'elle comme des algues marines.

Un mouvement brisa le silence de cette vision étrange. Plasmin. Nouveau mercenaire très prometteur qui savait se faufiler, et fuir, n'importe où. Il regardait Elleynah, Milah ressentit à la fois un malaise et une colère. Il risquait bien de subir sa colère à elle. Que venait-il faire ici ? Elle savait pourtant que les femmes n'étaient pas vraiment ses tendances. Elle se trouvait coincée. Si elle sortait des fourrés cela voulait dire qu'elle y était, c'était montrer sa position. Faire un pas sur le côté ? Tentant. Mais Plasmin cherchait autour de lui. Et Milah sut qu'il la cherchait elle. Elle vit du coin de l’œil Hadès. Heureusement qu'il se montrait enfin lui. Elle l'envoya sur Plasmin, l'attaquer un peu. Et elle envoya Verrue.

Que veux-tu?

Plasmin jeta un regard affolé autour de lui. Il avait encore à apprendre. Elle roula des yeux. Elle n'était pas invisible non plus. Elle approcha, de lui jusqu'à ce qu'il la voit. Consciente du regard d'Elleynah qui pesait sur son dos. Il bégaya qu'il aurait aimé un entraînement au poignard. Milah le toisa. On aurait cru qu'elle le méprisait à un point de non retour. Mais son regard n'avait pas la froideur de son âme. Il ne savait pas dans quoi il se lançait. Elle n'était ni bonne pédagogue, ni particulièrement bienveillante.

« Demain, 5h. Chez toi. »

Au pire il regretterait sa Voie, il ne voudrait plus jamais la croiser. Au mieux le défi lui plairait et il travaillerait pour l'égaler et la dépasser en la tuant. Faire rêver les jeunes mercenaires… pourquoi pas.

Il partir, sans oublier de jeter un regard à Elleynah. Milah prit le temps d'une lente et profonde respiration avant de se retourner vers celle qui la regardait. Indel son surveillant les avait sans doute vu aussi. Il le rapporterait à Kaelleyn. Mais elle espérait qu'il ne ferait rien. Elle le connaissait de vue et elle l'estimait bien.

Le regard de Milah passa sur le corps d'Elleynah, au-delà de sa nudité, dans les creux torturés de son âme, aussi vallonnés que ses seins. Si un corps sans vie devenait animé, il deviendrait comme celui-là. On avait souvent dit de Milah qu'elle était un automate sans sentiment. C'était vrai, mais elle vénérait encore la raison et le Chaos. Elle avait des moteurs, des énergies fluides en elle. Plus que des rouages, rouages inhumains comme ceux d'Elleynah.
La chaleur qu'aurait pu dégager son corps n'y était plus, ni dans ses yeux, ni dans ses lèvres. Nulle part. Ce n'était pas froid comme Milah, c'était rien. Mort sans doute.

Peut-être aurait-elle du parler. Mais elle n'avait rien à dire. La pluie empêcherait sans doute ses paroles de toute manière. C'était ça qu'il restait, le son de la pluie qui tombait partout autour, le choc  de l'eau dans l'eau, le glissement de l'eau sur les feuilles, l'incrustation de l'eau à la terre.
Milah avait le contrôle, comme souvent. Ses sens en alerte observaient aux alentours, les risques à prendre. Son esprit frôlait l'Imagination. Ses genoux étaient légèrement pliés. Ses mains auraient pu se saisir de ses poignards au moindre signe de danger. La jeune femme avait été prise sur le vif certes mais était toujours vigilante. Elle ne laisserait pas la situation tourner en sa défaveur aussi peu convenable avait été sa position. Elle oubliait le futile et gardait l'essentiel, la jeune femme non attachée. Même nue, elle représentait une menace. Elleynah était et restait une marchombre.
Milah était et restait une mercenaire.
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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
Elleynah fut surprise de voir la silhouette de Milah émerger de derrière les buissons. Ca ne ressemblait pas à la fille qu'elle avait connu dans le passé de faire ce genre de choses, mais elle ne chercha pas spécialement à comprendre. Après tout, si cela pouvait faire plaisir à quelqu'un de la voir dans cet état pitoyable, pourquoi pas ? Elle n'avait rien à y perdre, rien à y gagner, et si elle n'aspirait qu'à une tranquillité utopique, elle était encore assez lucide pour savoir qu'elle ne l'aurait pas. Elle allait pourrir ici jusqu'à ce que la mort veuille enfin d'elle, et alors, elle irait brûler là où aucune paix n'est envisageable. C'était ainsi, et Elleynah se faisait progressivement à cette idée. De toutes façons, plus rien ne l'atteignait.

D'un air cruellement indifférent, Elleynah passa ses mains dans ses cheveux trempés, profitant de la pluie pour essayer de laver, en vain, toute la saleté qui encrassait son coeur et son âme. C'était quelque chose qu'elle sentait au fond d'elle, et qu'elle ne pourrait jamais arracher, comme si c'était une partie d'elle-même. Une autre tare avec laquelle elle devrait vivre jusqu'à son dernier souffle - qui tardait déjà trop. Quelle importance ? Elle était perdue, de toutes façons, et plus rien n'avait de valeur. Sauf le regard que Milah posait sur elle, et qui réveillait en elle une étrange sensation qu'elle était incapable de décrire. C'était comme si, quelque part, elle se sentait heureuse d'être ainsi regardée par la mentaï. Comme si elle était heureuse d'avoir un quelconque intérêt pour elle. Pathétique.

Enfin, elle reporta son attention sur Milah, et pendant l'espace d'un instant, plus rien d'autre qu'elle n'exista. La pluie tombait de plus en plus fort, mais elle s'effaça de l'esprit d'Elleynah. Le regard d'Indel aussi, s'effaça de ses épaules trop maigres. Son corps devenu douleur s'éloigna d'elle-même pour ne laisser que la caresse si douce des yeux de Milah plongé dans les siens, comme une promesse qu'elle était - pour une fois - incapable de déchiffrer. Milah était à la fois une évidence et un mystère. Elle avait la sensation étrange de la connaître depuis toujours et de la rencontrer pour la première fois, comme si toutes les certitudes accumulées s'ébranlaient progressivement. Elles s'effondreraient probablement à la première tempête, tant Elleynah avait été fragilisée par les derniers évènements de la vie. Coeur de cendre, coeur de poussière, cela revenait au même.

- Bonjour, Milah.

Sa voix n'était qu'un souffle de l'âme, peut-être incapable de couvrir le vacarme de la pluie qui tombait autour d'elles, mais plus puissante encore qu'un ouragan. L'eau qui tombait du ciel semblait prête à lui dévorer le corps et le peu d'âme qui lui restait encore. Pourquoi est-ce que mon coeur bat encore si fort, alors qu'il devrait déjà s'être tu à jamais ? Pendant un temps incroyablement long, elle fut incapable de détacher son regard ambré de la jeune femme en face d'elle. Il n'y avait autour d'elles que le bruit de l'eau qui déversait sa colère sur elles, et le son sourd du coeur d'Elleynah qui tapait douloureusement contre sa poitrine. Pourquoi ça fait si mal ?

Et puis lentement, comme au ralenti, Elleynah se mit à bouger. Elle sortit progressivement de l'eau, même si elle aurait bien voulu y rester encore un peu, et se retrouva entièrement nue, debout sur la berge, grelottante à cause du froid et de l'humidité. Dans un geste profondément inutile, elle ramassa sa robe trempée, rendue transparente par la pluie, et elle l'enfila. Le tissu se colla immédiatement sur sa peau, la faisant apparaître comme si elle ne portait rien. Ca n'était de toutes façons pas par pudeur qu'elle se rhabillait. A certains endroits, la robe commença à se tinter d'une couleur rougeâtre. Certaines de ses blessures avaient dû se rouvrir à cause de ses efforts. Elleynah n'y prêta pas même attention.

Sous le regard attentif d'Indel, elle s'approcha de Milah, juste assez prêt pour pouvoir lui parler sans avoir à crier pour couvrir la pluie. C'était la première fois depuis leur enfance qu'elles se retrouvaient l'une en face de l'autre, libres - ou presque - et pendant un instant, Elleynah se revit enfant, courant dans les ruelles du camp aux côtés de Milah. Elle se rendit compte que les seuls moments heureux qu'elle avait eu ici étaient ceux qu'elle avait passé avec son père et avec Milah. Si elle le pouvait encore, elle serait profondément attristée par la tournure qu'avaient pris les évènements. Elles auraient dû grandir ensemble. Elles auraient pu former un duo invincible. Ensemble. Mais le destin en avait décidé autrement, et elles étaient ennemies.

- Qu'est-ce qui t'amène ici, Milah ? Si tu venais vérifier que j'étais bien surveillée, eh bien tu as perdu ton temps : ne t'en fais pas, on me surveille bien. J'espère au moins que tu as apprécié ce que tu as vu.

Pointe de provocation, comme si elles étaient encore enfants, comme si rien de tout cela ne s'était jamais passé, comme si le monde s'était arrêté et avait fait marche arrière. Comme si elles étaient encore capable de rire ensemble, d'aimer, de vivre. Et là, si proche et à la fois si loin de Milah, Elleynah se mit à espérer qu'elle ne dirait rien, et qu'ensemble, elles pourraient juste se regarder comme ça jusqu'à ce que la mort vienne les emporter. Pour croire un instant que ce qu'elle ressentait était simplement de la souffrance, ou une nausée due au traitement qui était infligé à son corps. Pour croire à jamais que son coeur battait simplement parce qu'elle devait vivre encore un peu.

Elleynah s'offrait à la pluie, heureuse de pouvoir encore sentir les gouttes d'eau s'écraser sur sa peau meurtrie. Son visage se noyait sous les colères célestes, et un instant, elle fut incapable de savoir si ce qui coulait sur ses joues étaient les larmes du ciel, ou bien les siennes. Lorsqu'elle avait revu Milah pour la première fois, dans ce cachot sombre et insalubre, elle n'avait pas mesuré à quel point son amie d'enfance avait changé. Elle était devenue belle - bien plus qu'elle ne l'aurait cru - et la lueur glaciale qui brûlait dans ses yeux était à la fois fascinante, attirante et cruelle. J'aurais voulu t'oublier, Milah. Au fil du temps, tes traits se sont effacés, le son de ta voix est devenu un soupire, et pourtant, tu es toujours restée là, dans un coin de mon coeur. Pour ça, je te déteste. Pour ça, je... Elleynah se laissa emporter par ses pensées, et ferma les yeux.



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Milah Ashken
Combattante Dessinatrice

Qu 'était-elle venue faire là ? Se jeter dans la gueule du loup assurément. Et ça ne ressemblait pas à Milah qui était de nature réfléchie. Tout d'un coup sur ses épaules elle ressentit un immense poids qu'elle ignora. Ses muscles contractés de la chevauchée, son esprit entremêlé de la dispute ou presque avec Kaelleyn. Une lassitude traversa son regard. Une lassitude aussi vieille que le monde.
Elle pensa à son lit qui l'attendait, au feu qu'elle devrait faire. Elle pensa à la poésie qu'elle pourrait lire, au dessin qu'elle pourrait explorer, à ses lames qu'elle devait aiguiser.
Effaçant ces idées pour revenir au présent, Milah jaugea Elleynah de haut en bas. Sa robe mouillée comme si elle ne portait rien, elle avait toujours été d'une théâtrale vulnérabilité malgré tout ce qu'elle avait voulu faire croire. La mercenaire, déjà jeune, voyait en elle une sorte d'insupportable débauche de l'obéissance, de l'ordre de la guilde du Chaos. Elleynah portait en elle un défi, un feu brûlant, un furieux appétit de vivre, de découvrir, de liberté. C'était … c'était ce qu'elle avait été du moins. Avant que tout ne s'effondre comme toutes les vies le font. Elles avaient été complémentaires avant de s'éloigner à jamais. Milah se rappelait difficilement mais elle se rappelait qu'Elleynah avait été son amie un jour. Sa seule amie peut-être. Si elle … non les si ne construisent pas l'avenir et questionnent le passé.
Seul le présent existait. Un présent silencieux où se tenait celle qui ne voulait pas mourir, celle qu'on ne voulait pas voir mourir. Et une bouffée de colère envahit Milah qui frôla l'Imagination d'un peu trop près à son goût. Sa mère la tenait en vie, et assez bien au vu de son état. Elle voyait, elle entendait, elle pouvait encore nager, marcher, parler… Elle était protégée. Et Milah voyait bien qu'à l'intérieur même d'Elleynah quelque chose se battait, si elle avait réellement baissé les bras, elle serait partie. Il restait que l'autre partie d'Elleynah, une partie abîmée et douloureuse, s'apitoyait sur son sort, se laissait mourir, s'abandonnait, envers et contre tous. Parce que malgré les piques que lui lançaient la pseudo-langue acérée d'Elleynah -plus aussi corrosive qu'autrefois- son regard, son être semblait éteint.
Et cela rendait Milah furieuse, folle de rage.
Elle ouvrit la bouche et l'ouragan qui aurait du venir ne vint pas. Il resta bloqué, passa par ses yeux. Elle se contrôlait encore et elle se remercia pour cela.

« Il a ma confiance. »

Même s'il ne le savait pas, Milah connaissait Indel, il avait les faveurs de Kaelleyn, et pour ça il valait le coup qu'on s'intéresse un minimum à lui. Surtout Milah qui faisait partie de l'entourage de l'Envoleuse et qui, un jour, pourrait entrer dans ses défaveurs. Indel manquait d'expérience et de perfectionnisme au goût de Milah, mais il était sûr, efficace, redoutable même. Il était fidèle au Chaos et rien que cette caractéristique le rendait acceptable et respectable aux yeux de la mercenaire, si ce n'était sympathique.
Elle laissa la remarque d'Elleynah couler. Avait-elle apprécié ce qu'elle avait vu ? Une scène éthérique chargé d'un sens malsain et incompréhensible. Non, non apprécié n'était pas le mot.

« A quoi tu joues ? »

Rester dans un entre-deux passif. Attendre la mort et la refuser mollement. Ce n'était pas le genre d'Elleynah pourtant. Pas de l'Elleynah qu'elle avait connu du moins.
Mourir ou vivre ?
Harmonie ou Chaos ?

Pourquoi refusait-elle de choisir ? Son retour était un choix pourtant et il aurait du l'être. Le Chaos et la mort.
Milah aurait presque aimé la voir morte et apaisée plutôt que grelottante, fragile dans toutes ses bases, nue et délavée de l'intérieur. A vrai dire elle aurait encore plus aimé la voir se battre et revenir chez les mercenaires. Mais c'était doublement impossible.
Impossible au vu de ce qu'elle voyait, de cet animal blessé, mourant à demi face à elle, ayant perdu la volonté de vivre.
Impossible au vu de ce qu'elle savait. Elleynah avait fait son choix des années auparavant, un choix qu'elle refusait d'assumer aujourd'hui, dont elle ne prenait pas les responsabilités. Elleynah avait choisi une voie. Exécrable, injuste, enchaînée. Une Voie qu'abhorrait Milah. Qu'elle aurait aimé brûler à chaque passage, recouvrir de flammes, d'éclats de verre, de raïs, de vents gelés.
Et quoi ? Elle avait regretté ? Ça ne lui avait pas plu finalement ? Elle revenait avec cet air de chien battu face à elle et  elle voulait qu'on la tue ou qu'on la reprenne. C'était trop facile. Egoïste.

« Ta mère a toujours manqué de discernement quand ça concernait sa famille. Je ne sais pas si elle te croit capable de réintégrer le Chaos ou si elle ne veut pas te voir morte. Mais tu as une chance incroyable, tu es encore en vie. Ce n'est qu'une question de temps avant que n'importe qui ne te vole ça. Alors fais un choix. »

C'était une chance incroyable en effet, Milah l'aurait tué sans une hésitation à son bras si Kaelleyn ne s'y opposait pas. Elle ne donnait pas vraiment un conseil mais un ordre face à une situation agaçante qui durait depuis trop longtemps. Morte ou vive mais pas entre les deux.
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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
Elleynah ne savait pas quoi penser de cette confrontation avec Milah. Il y avait une tension palpable entre elles deux, qui passait à travers leurs regards - et se reflétait même dans celui, vide, de la marchombre. Peut-être qu'elles s'en voulaient toutes les deux pour ce qui s'était passé entre elles. Peut-être qu'aucune n'était plus coupable que l'autre. Peut-être que rien n'aurait dû se passer ainsi. Et les questions ne faisait qu'effleurer l'esprit d'Elleynah sans même s'y poser. Elle s'était perdue dans l'obscurité des yeux de Milah, comme si elle les découvrait pour la première fois. Et comme lors de leur enfance, lorsqu'elle retrouvait Milah - parfois après des semaines de séparation - la rousse sentit une étrange chaleur envahir son corps pourtant glacé depuis des mois entiers.

Si elle était troublée, elle essayait de ne pas le montrer. Inutile que la mentaï ait une image encore plus déplorable de ce qu'elle était devenue. Mais depuis quand est-ce que cela avait une importance ? Quelques minutes auparavant, Elleynah songeait à se laisser couler au fond de l'eau, priant intérieurement pour que la pluie ronge sa peau et ses os, se heurte au vide de son âme et de son coeur. Et désormais, ce même vide se retrouvait menacé sans la moindre raison valable, au profit d'une curiosité et d'un intérêt qu'elle ne voulait plus éprouver pour quiconque. Tu ne m'as pas déjà fait assez de mal, Milah ? Tu ne nous as pas déjà suffisamment détruites ? Tu n'auras pas ma mort sur les mains, mais peut-être mon sang. Alors vas-y, qu'est-ce que tu attends ?

- Il a ma confiance.

Elleynah sentit à peine la pointe qui transperça sa poitrine, à l'endroit où devrait encore se trouver son coeur. Confiance. Depuis quand Milah donnait-elle sa confiance ? Elles avaient grandi, changé, évolué, mais autrefois, elles s'étaient dressées ensemble contre le reste du monde, et à cet instant, il ne restait plus rien de tout ce qu'elles avaient construit ensemble. Seulement de la poussière éparpillée par le vent, oubliée par le temps. Elleynah savait qu'elles étaient devenues des inconnues l'une pour l'autre, mais malgré elle, l'ampleur de cette vérité ne la laissait pas indifférente. Comme si Milah avait encore de l'importance pour elle. Comme si elle n'était jamais vraiment parvenue à passer à autre chose, et à abandonner l'intégralité de son passé derrière elle. Ridicule.

Et si elle en avait été capable, elle aurait ragé intérieurement. Peut-être aurait-elle même explosé. Il n'y avait rien qui pouvait justifier ça, et c'était une telle évidence que la marchombre se trouvait encore plus stupide de pouvoir penser ça, mais savoir que Milah l'avait remplacée ne la laissait pas totalement indifférente. Elle avait la sensation que tout ce qu'elles avaient un jour vécu avait été balayé par un vent beaucoup trop fort pour elles, qui était allé jusqu'à faire s'effondrer le passé. Il n'y avait plus rien de tout cela, Elleynah en était désormais persuadée. Et étrangement, ça faisait bien plus mal que toute la torture infligée par Kaelleyn. Pourquoi ça fait si mal ? Pourquoi ? Tu te souviens Milah, de la pluie roulant sur nos joues et de nos regards qui se cherchent, de nos blessures et de toutes les batailles livrées ensemble ? Tu te souviens de nos sourires lorsque les rues étaient vides et qu'on regardait le jour mourir comme s'il n'y avait que toi et moi ?

- A quoi tu joues ?

Cette fois, Elleynah frissonna. Heureusement, sous la pluie glaciale, ça n'avait rien de surprenant, et Milah n'aurait aucun moyen de savoir que c'était à cause de ses mots. D'un air détaché, la marchombre soutint le regard de la mentaï. Elle haïssait cette situation, elle détestait les mots brûlants qui souhaitaient franchir ses lèvres et le flot douloureux qui les en empêchait. Elle haïssait sa faiblesse, elle haïssait sa mère qui n'en avait jamais été une, elle haïssait son maître qui l'avait abandonnée, elle haïssait son père qui était mort en vain, elle se haïssait d'être aussi égoïste, aussi viscéralement morcelée, aussi effroyablement brisée. Mais par-dessus tout, elle haïssait Milah. Elle la haïssait pour ce qu'elle faisait naître en elle, encore après tout ce temps, encore après tout ce qu'elle avait vécu. Comme s'il ne s'était rien passé. Comme si elles ne s'étaient jamais mutuellement abandonnées.

A quoi tu joues ? Les mots résonnaient en elle comme une sentence irrévocable qui mettait enfin la rousse face à des vérités qu'elle ignorait depuis toujours. Des vérités qu'elle était incapable d'affronter, malgré tout ce qu'elle avait pu vivre, malgré tout ce à quoi elle s'était confrontée. Elle en était incapable. Et Elleynah ne jouait pas. Elle ne jouait plus. On l'avait mise à terre, après des années où elle s'était battue contre tout, et surtout contre elle-même. Non. Elle n'avait eu besoin de personne pour le faire à sa place. Elle s'était mise à terre toute seule en fuyant sans cesse ce qu'elle n'arrivait pas à accepter. Elle n'avait jamais accepté de pouvoir ressembler à sa mère un jour. Elle n'avait jamais accepté non plus d'être différente. Elleynah était un paradoxe, et ce depuis qu'elle était enfant. Néant ou absolu ? Ni l'un, ni l'autre. Mercenaire ou marchombre ? Ni l'un, ni l'autre. Chaos ou harmonie ? Ni l'un, ni l'autre. Les deux. Chaos.

- Ta mère a toujours manqué de discernement quand ça concernait sa famille. Je ne sais pas si elle te croit capable de réintégrer le Chaos ou si elle ne veut pas te voir morte. Mais tu as une chance incroyable, tu es encore en vie. Ce n'est qu'une question de temps avant que n'importe qui ne te vole ça. Alors fais un choix.

Une chance. Une chance ? Son père était mort, par sa faute. Ses amis étaient morts, par sa faute. Son maître était morte, par sa faute. Son élève était morte, par sa faute. Tous, ils avaient succombé, les uns après les autres, devant ses yeux ou à l'autre bout du continent, mais toujours par sa faute. Et ceux qui n'étaient pas encore morts étaient constamment en danger. Parce qu'elle les aimait. Parce qu'elle avait eu le malheur de naître au mauvais endroit, dans la mauvaise famille, ou de faire les mauvais choix. Elle était en vie alors que tous ceux qu'elle aimait étaient morts ou en danger. Sortit de nulle part, improbable et inattendu, un rire commença à secouer la poitrine d'Elleynah. C'était la première fois qu'elle riait depuis qu'elle était arrivée dans le camp. C'était la première fois qu'elle riait depuis qu'elle avait perdu son apprentie.

Une chance, disait-elle. Depuis qu'elle était arrivée, il ne se passait pas un seul jour sans qu'on l'humilie, qu'on l'insulte, qu'on la détruise, qu'on l'enfonce, qu'on la meurtrisse. Il ne se passait pas un jour sans qu'elle ne subisse de la torture, physique ou psychologique, pas un jour sans qu'elle n'essaie de lutter au sein d'un combat qu'elle ne pourrait jamais gagner. Elle avait été traînée dans la boue, attachée, scarifiée, brûlée, encore torturée, privée de sommeil et de nourriture, tout juste maintenue en vie. La marchombre posa une main sur son ventre, là où le sang tâchait le tissu qui lui servait de robe. Son rire semblait résonner sous la pluie battante, comme une ultime preuve qu'elle avait perdu le peu de raison qui aurait pu lui rester.

- De la chance ?

Il n'y avait plus le moindre rire dans sa voix, mais une lueur lointaine, comme l'ombre de la flamme ardente qui l'avait animée si puissamment au cours de sa vie.

- De la chance, Milah ? répéta-t-elle calmement. Ne me dis pas que tu crois sincèrement que je suis en vie parce que ma mère est capable d'éprouver de la pitié, de l'amour ou de l'espoir. Elle ne connait pas même la définition de ces termes-là.

Sur son ventre, sa main se crispa. Le bruit de la pluie couvrait entièrement ses propos ; seule Milah pouvait entendre ce qu'elle avait à dire. Ce qu'elle avait à lui dire.

- Tu veux vraiment que je choisisse ? Pourquoi ? Pourquoi, Milah ? Cette situation ne te convient-elle pas ?

Dans sa poitrine, son coeur tambourinait autant qu'il le pouvait.

- La seule raison pour laquelle je suis encore en vie, c'est que ma mère veut me voir souffrir. Je suis en vie parce qu'elle n'a pas fini de me faire payer ce qu'elle doit me faire payer. Je suis en vie parce qu'elle n'a pas terminé de me tester. Ne le vois-tu pas ? Peu importe ce que je veux, peu importe ce que tu veux, ce sont ses règles à elle.

Elleynah tendit sa main pleine de sang vers le visage de Milah, comme si elle était prête à effleurer sa peau, mais sans jamais faire naître le contact. La lueur dans son regard vacilla.

- Si j'avais voulu mourir, j'aurais eu mille et une façons de le faire. Si j'avais voulu fuir, j'aurais eu encore davantage de solutions. Je sais que tu le sais, Milah. Malgré tout ce temps, malgré tout...

Il n'y a que toi. La voix d'Elleynah n'était plus qu'un murmure. Encore à ce moment-là, la marchombre était consciente que personne ne la connaissait comme Milah. Depuis qu'elle était arrivée, elle avait été la seule capable de remuer quelque chose en elle, la seule capable de la faire sortir quelques instants de son apathie générale, pour la faire parler d'une vérité qu'aucune d'elles n'ignorait. Elleynah avait passé douze ans parmi les marchombres, à se battre pour l'harmonie, mais il ne fallait pas oublier qu'elle avait été au contact des mercenaires du chaos pendant seize ans. Elle s'était entraînée avec eux, avait détenu entre ses mains la promesse d'un avenir brillant et d'une carrière encore plus brillante. Elle s'était finalement illustrée différemment, mais elle n'avait rien oublié. Elle connaissait le chaos, elle en faisait partie, et c'était autant une force qu'une faiblesse. Elleynah ramena sa main vers elle, et posa son poing fermé contre sa poitrine. Son regard ne s'abaissa pas.

- J'appartiens au chaos, Milah.

Les mots déchirèrent sa poitrine, comme une vérité qu'elle avait ignoré jusqu'à présent. Comme un mensonge qui n'en était pas un. Elleynah était incapable de mentir. Mais ni son coeur, ni son regard, ne démentaient ses propos. Lentement, sa flamme et son sourire disparurent à nouveau, pour ne laisser place qu'au vide.



Merci Aki pour le kit *-*
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Milah Ashken
Combattante Dessinatrice

Milah savait quand elle devait se taire. Et devant elle se trouvait une fille qui n'avait jamais eu de mère, ou du moins d'une présence maternelle. Pour Milah, la génitrice en question éprouvait de l'espoir, en le Chaos. De l'amour, même déformé, même malsain, même incompréhensible, pour son mari, d'ailleurs pourquoi n'en aurait-elle pas eu de nouveau ? Et pourquoi l'aurait-elle vengé dans le sang ? Et sa fille, si elle n'avait pas eu d'importance comment aurait-elle pu la traquer des années sans perdre de sa flamme. Jusqu'à la récupérer et la faire vaciller avec une cruauté sans limite. Peut-être était-ce la seule façon d'exprimer son amour, avec autant de larmes, de sang, de violence, de douleur. L'amour n'était-ce pas une constante frustration inassouvie, une ingratitude inégalée. Contrairement à Milah et sa mère, Elleynah détestait cordialement sa mère. Bien que Milah commençait à considérer la sienne comme un poids. Le conflit qui séparait cette enfant en face d'elle de sa mère était si fort et si intense qu'il éteignait Elleynah en ravivant Kaelleyn. Et pourtant ce conflit les marquait avec la même force. Elles étaient liées envers et contre tout, elles s'étaient elles-mêmes façonnées l'une et l'autre. Elleynah n'avait eu aucune pitié pour personne en s'enfuyant comme elle l'avait fait. Et en résistant avec acharnement, en se jetant, suicidaire dans la gueule de ceux qu'elle avait rejeté, en refusant de bouger, elle n'avait pas non plus de pitié pour elle-même.

Et cette situation ne convenait pas à Milah Ashken. Certainement pas. Elle aimait le désordre, le drame, le tragique. Mais pas dans sa vie. Pas quand ça ravivait ce qu'elle haïssait le plus. Son humanité, une humanité aussi faible et limitée qui empêcherait son ascension vers le Chaos. Elle aimait que les choses soient claires et limpides, que les actions soient prises. Le flou confus et tremblotant d'Elleynah, les doutes qu'elle exprimait avec son corps même, comme si elle n'était qu'un morceau de bois pris dans une tempête sur l'océan, tout ceci irritait mortellement Milah. Elle ne saisissait pas, et cette impression que quelque chose lui filait entre les doigts. C'était insupportable.

Tout aussi insupportable que cette main qui s'approcha de son visage. Elle recula vivement dans une grimace. Cette main pleine de sang et de douceur lui procura un frisson à la fois de dégoût et d'autre chose. Mais sur son visage, seul le dégoût transparaissait tandis que son regard se ferma, aussi noir que les ténèbres et ses sourcils se froncèrent. En un instant ce fut la mercenaire qui remplaça Milah, le dessin électrique se promenait le long de ses avants-bras. Ses poignards semblaient attirer immanquablement ses mains. Elle renifla sans serrer des dents. Tout ce qu'avait pu dire Elleynah s'effaçait devant ce geste. Elleynah qui idéalisait et craignait tant sa mère, Elleynah petite fille apeurée qui était restée coincée dans la mort de son père. Kaelleyn était un ponte, un génie. Humaine. Et Milah avait fini par l'apprendre, tous les humains ont un cœur, qui cesse de battre lorsqu'une lame se plante dedans. Kaelleyn jouait selon ses règles, elle avait le pouvoir de les imposer, et jamais Milah n'avait eu la prétention de se croire au-dessus. Elle en profitait juste comme elle le pouvait, en prenant sa part de temps en temps. Mais Milah jouait sa vie, selon ses règles propres, chaque être jouait avec ses règles. Se plier à celles des autres, ce n'était qu'un choix parmi une multitude. La liberté concrète était importante, elle le savait et c'était pour cette liberté concrète de tous les individus qu'elle avait voué sa vie. Vivre hors de la dictature de l'Empire, de la dictature des nobles, de l'harmonie, de l'ordre, de la richesse. Mais elle avait lu les écrits de son père, elle n'était pas bête, elle était consciente qu'une autre liberté existait. Une liberté qu'aucun ne pouvait voler, qu'aucune chose matérielle ne pourrait brimer. Sa propre liberté. Même si elle pouvait amener à la mort. Choisir cette liberté ne dépendait que de soi.

Et Elleynah avait fait, le choix le plus juste aux yeux de Milah, celui de ne pas mourir pour sa liberté.

Elle hocha la tête. Bien entendu qu'elle aurait pu mourir si elle l'avait choisi. Mais ce que ne saisissait pas Milah c'était pourquoi choisir de vivre et finalement vivre de cette manière ? Comment pouvait-on ne pas abandonner la vie mais s'abandonner à la fois. Toujours est-il qu'Elleynah voulait vivre au fond d'elle. Et si elle commençait à comprendre pourquoi, dans le ton de sa voix, elle refusait encore de le reconnaître. De toute façon Milah n'avait aucun mérite, Elleynah avait toujours eu cette flamme au fond du cœur et si la marchombre pensait que cette flamme était éteinte, elle se trompait, cette flamme pouvait réduire mais resterait là jusqu'à sa mort. Et c'était elle qui poussait Elleynah à la vie.
Quand au reste, pouvait-elle s'enfuir d'ici ? Non. Elle l'avait pu dans d'autres temps. Mais au moment présent cela lui serait impossible. Milah découvrit une présomption dont elle n'avait pas l'habitude chez Elleynah. Une présomption marchombre de se sentir au-dessus de tous, de se sentir capable de tout faire, tout le temps, partout. Oubliait-elle son état physique ? Se croyait-elle au-dessus de toute la guilde du Chaos qui la tenait à l’œil ? Qu'elle soit en vie était un risque, et il était pris en compte par l'intégralité des mercenaires. Kaelleyn n'était sans doute pas la seule à la surveiller même si elle ne s'en rendait pas compte. Parce qu'après tout, Kaelleyn n'était pas à la tête du Conseil, il existait d'autres mercenaires, tout aussi puissants voire plus puissants qu'elle. Et puis, la dernière personne à avoir survécu à un emprisonnement chez les mercenaires était une des plus vieilles et plus puissantes marchombres de ce monde. Voilà … voilà ce qu'Elleynah pensait être. Soit elle se surestimait en se pensant capable de s'échapper de cet endroit, soit elle sous-estimait les mercenaires en pensant leur surveillance aussi faible. Dans les deux cas elle commettait une immense erreur qui lui coûterait cher un jour. Et Milah n'allait pas la contredire, qu'elle soit persuadée qu'elle puisse s'enfuir… c'était une bonne chose. Puisqu'en tant que prisonnière du Chaos, elle ne le pouvait sans doute pas. Milah même, si elle devenait prisonnière d'entre ses murs ne pourraient sans doute s'échapper.

Milah baissa les yeux au moment où la voix d'Elleynah se perdit dans le passé. L'image de son père lui revint. Et elle n'en fut que plus en colère. Malgré tout ce temps ? Non Milah ne connaissait pas Elleynah, elle ne voulait plus rien avoir à faire avec elle. Et pendant tout ce temps Elleynah allait lui faire croire qu'elle avait pensé à elle ? Si elle avait pensé à elle, elle aurait été là. Milah avait tiré un trait sur Elleynah et sur l'amitié, qui n'était en fait qu'une histoire de trahison. Comme si en tendant sa main comme elle l'avait fait, elle pourrait retrouver une intimité passée, comme si d'un caprice elle effacerait les déchirures ? Les narines de Milah se gonflèrent. Et la pluie faisait bien de continuer à la rafraîchir car elle commençait à bouillonner.

Et tout se calma soudain.

J'appartiens au Chaos.

La surprise se révéla sur les traits de Milah qui laissa momentanément sa garde faiblir. Elleynah l'avait dit, le poing sur le cœur.

*Je le savais.*

A l'intérieur, sa voix de la raison lui ordonna de se méfier et son orgueil sur le côté jubilait. Son regard changea. Milah ne faisait confiance à personne mais elle avait une famille, le Chaos. Et si les mercenaires n'étaient pas dignes de confiance, du moins pas tous, elle se devait de les protéger parce qu'ils servaient une cause plus grande.
Elle se força à ne pas sourire, à ne pas être satisfaite, parce qu'Elleynah aurait pu la manipuler. Mais si Milah n'était pas des plus douées dans le domaine du mensonge, elle arrivait à discerner la sincérité des autres et elle le sentait en elle qu'Elleynah ne mentait pas. Pourtant tout dans son histoire et dans son parcours tiraient de l'autre côté. Elle avait été marchombre, elle avait trahi les mercenaires.

Milah passa sa main dans ses cheveux.

« Voilà donc pourquoi tu es revenue. »

Son cœur battait trop fort.

Ses yeux jaugeaient encore et encore celle qui se trouvait face à elle. Elle ne voulait pas espérer retrouver celle qui était partie.

« Comment je pourrais te croire ? »

Elle avait parlé un peu trop fort. Elle s'en rendit compte puisqu'Indel s'était retourné vers elle. Elle lui fit un mouvement de la tête. Cet échange était trop long, elle se laissait emporter. Tout ceci était vain et elle ne devait pas rester ici. Milah lança un regard sur tout le corps d'Elleynah, cherchant une preuve, mais que pourrait-elle y trouver.

Elle se rapprocha d'elle dans un mouvement de cape alourdie par la pluie.

« Je suis peut-être la plus encline à te croire ici mais je ne suis pas naïve. Convainc moi et tu pourras peut-être convaincre les autres. »

Elle avait l'impression d'halluciner, d'avoir osé sortir quelque chose comme ça. Elle pensait chacun de ces mots. Son regard avait le tranchant de son sabre. Il semblait glacer l'air autour d'elle. Elle se rendit même compte que son esprit traînait dans l'imagination au vu de la pluie qui s'était transformée en grêle autour d'elles.
Milah se recula brusquement. Et sans attendre, sans répondre, elle disparut d'un pas vif en saluant Indel d'un regard reconnaissant, ce qui n'arrivait pas souvent. En une poignée de secondes seule la pluie et la solitude restait.
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