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Forum de RP dans le monde d'Ewilan, de Pierre Bottero. De nombreuses années ont passé depuis les aventures d’Ewilan et de ses compagnons et l’Empire a plus que jamais besoin de votre assistance.


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est-ce que tu sens le vide sous nos pieds | Lenka

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Nouria Ortiz
Apprentie Mercenaire
Ortis, son père, s’était endormi, vaincu par la langueur monotone d’une fraîche nuit de printemps. Prostrée au pied du lit, Nouria muselait son imagination afin de ne pas céder à l’affolement. Forçant son esprit à refouler toutes les manières dont les choses pouvaient mal tourner, elle plantait son couteau dans le vide et, d’une torsion agile du poignet, le ramenait sèchement vers elle. Encore et encore. Lorsqu’elle fut rassurée sur la fluidité de son geste, ses lèvres esquissèrent l’ébauche d’un sourire amer mais satisfait et elle laissa sa tête tomber en arrière sur la charpente robuste du lit. Elle peinait à réaliser l’énormité de son crime. Les deux dernières années l’avaient plongée dans une torpeur douloureuse où les jours se confondaient en une même chaîne d’ennuis à la pelle et de solutions qui ne duraient qu’un temps. Depuis que son père s’était vu forcé de se soumettre à la volonté d’un requin plus gros que lui, il échangeait cadeaux éphémères issus de l’Imagination – ce qui avait le don de lui attirer encore plus d’ennemis – contre renseignements douteux qui à eux seuls lui valaient de rester intact après chaque visite de son maître chanteur. Ortis, visiblement toujours aussi déterminé à les tirer d’affaire, avait commencé à boire pour oublier les soucis qui l’attendaient à la maison et lorgnait depuis peu des substances addictives dont seuls quelques rares herboristes possédaient le secret. La jeune fille était épuisée, et elle avait la saisissante impression qu’un monstre menaçait de lui dévorer le ventre si elle ne mettait pas son plan – tuer Lenka, tuer la femme responsable de leurs sorts – à exécution ; que renoncer maintenant qu’elle se trouvait si proche, si dangereusement proche, du point de non-retour, c’était s’assurer une mort à petit feu.
Et Nouria avait terriblement envie de vivre.

Se relevant avec lenteur, elle contempla pensivement la poitrine de son père qui se soulevait et s’abaissait doucement au rythme de sa respiration apaisée, comme si rien ne pesait sur sa conscience. Elle s’autorisa un instant à se laisser bercer par cette illusion naïve née du désir d’échapper au cercle vicieux qu’était devenu son quotidien, puis s’empara d’une cape noire pourvue d’une capuche qu’elle jeta distraitement sur ses épaules. Cela faisait plusieurs semaines déjà que l’imminence de la venue de Lenka suffisait à électriser le plus dérisoire de ses échanges avec son père, son angoisse atteignant des sommets sans précédent. La femme aveugle avait donné rendez-vous à Ortis au petit matin aux abords d’une placette dépeuplée où Nouria avait l’habitude de jouer étant enfant mais que tous avaient fini par déserter au fil du temps. Il s’agissait d’un endroit discret, parfait pour une rencontre clandestine. Elle franchit la porte, prenant garde à ne pas réveiller Ortis, et s’immobilisa sur le seuil, le souffle coupé par le vent froid qui se glissait sous les pans de sa cape. L’espace d’une seconde fugitive, la jeune fille se remémora la première fois qu’elle avait rencontré Lenka. L’effet troublant qu’elle lui avait laissée. Comme si le plus léger de ses mouvements était une flèche vouée à la frapper en plein cœur, sans qu’elle puisse leur échapper. La fascination qu’elle avait ressentie alors ne s’éclipsait que devant l’aversion mêlée de jalousie qui la consumait à présent. Elle serra les poings avec rage, resserra sa cape autour de ses épaules et s’enfonça dans la pénombre mourante. Son couteau de cuisine, arme improvisée par excellence, lui brûlait la peau à travers la poche de sa tunique.

« Ce que je vais faire, je le fais pour moi, murmura-t-elle à la nuit. » Pas pour son père, pas cette fois. Pour elle.



Nouria avait longuement planifié son coup. Elle avait réfléchi à l’arme – du poison ? Trop coûteux, peu pratique. Elle devrait se contenter du couteau –, à la scène – chez elle ? Se débarrasser de son père risquait de se révéler compliqué. Il lui faudra attendre une meilleure opportunité –, à l’après – abandonner le corps, fuir le plus rapidement possible, être libre –. Son cerveau bourdonnait, luttant ainsi contre l’appréhension qui menaçait de la submerger. Elle ne croisa personne sur son chemin, à croire que tous s’étaient donné le mot pour ne pas lui donner de fausses raisons de faire demi-tour, et ses pas, avec un naturel désarmant, comme si elle ne faisait qu’aller au marché, la guidèrent jusqu’à la placette en une ridicule poignée de minutes. La gorge nouée, Nouria se tapit derrière un mur à moitié écroulé. Faites que cela se termine vite, songea-t-elle en priant la Dame, son Héros et toutes ces légendes qu’Ortis ne lui avait raconté qu’à demi-mot. Elle exhala un soupir nerveux et, pour s’insuffler le courage qui lui manquait, leva les yeux vers le ciel qui commençait à se parer des couleurs de l’aube.
Lorsque Lenka apparut, paraissant surgir du néant comme si elle avait toujours été là, Nouria était prête. Elle attendit, son sang bouillonnant dans ses veines, que la femme aveugle s’immobilise et fut surprise, presque choquée, de découvrir qu’elle lui offrait spontanément son dos. Soudain, face à l’aura écrasante de sa silhouette, Nouria se sentit toute petite et sa volonté flancha. Une sensation de danger l’envahit, la poigne ferme qu’elle s’efforçait d’exercer sur le manche du couteau vacilla et elle regarda fiévreusement en arrière, saisie d’une peur irrationnelle. Elle est aveugle, se rappela-t-elle pour se rassurer. Elle n’a aucun moyen de savoir que je suis là. Pourtant, tu vises quand même son dos, susurra perfidement une petite voix à son oreille. Par précaution ! La jeune fille ne pouvait s’empêcher d’éprouver une panique grandissante. Son instinct lui criait de fuir. Maintenant, s’apostropha-t-elle sévèrement, c’est maintenant ou je n’en aurais plus la force, et elle plongea en avant, son couteau brandi devant elle.

Lenka fit un pas sur le côté.

Emportée par son élan, Nouria roula dans la poussière. Sans se laisser abattre, elle se releva presque aussitôt et tenta une contre-attaque. Lenka esquiva de nouveau et la jeune fille, prise au dépourvu, demeura figée sur place. Puis elle se mit à courir.



« Nouria ? »

Les doigts crispés autour de la poignée de la porte, Nouria fit volte-face, les cheveux hirsutes, les yeux écarquillés, la respiration laborieuse. Pendant d’interminables secondes, le regard de son père glissa tour à tour de son visage déformé par l’angoisse au couteau qu’elle avait stupidement laissé tomber par terre entre leurs pieds. Au loin, une exclamation indignée retentit. « Nouria, qu’est-ce que tu as fait ? insista Ortis d’une voix blême. »
Mais il avait déjà compris.

« N’y touche pas, siffla-t-il avec autorité en chassant sa main d’une tape agacée alors qu’elle se penchait pour ramasser le couteau. » Il s’en empara d’un geste hésitant et l’observa intensément, l’air concentré, comme s’il tentait d’imaginer la façon dont sa fille avait procédé. Un rire un peu fou, mais empli d’une certaine fierté ébahie, lui échappa.
À cet instant, la porte s’ouvrit, dévoilant une silhouette reconnaissable entre mille. Comme poussé par un instinct paternel qu’il ignorait posséder, Ortis se plaça entre Lenka et sa fille. Le silence s’éternisa puis le petit escroc, apparemment à bout de nerfs, brandit le couteau à la hauteur du visage dissimulé de la femme et s’époumona d’une voix qui frôlait dangereusement les aigus. Il tremblait.

« Tu t’y attendais pas, hein, face de Ts’liche ? J’parie que si j’avais été un peu plus rapide, je t’aurais pas loupé ! Et ben, tu sais quoi ? C’est fini ! J’en ai plus qu’assez de jouer les larbins pour tes beaux yeux. À partir de maintenant, c’est moi qui commande. Et je t’ordonne de partir d’ici et de ne plus jamais revenir ! »

Le choc laissa Nouria pétrifiée. Elle leva des yeux ahuris vers les deux adversaires qui se faisaient face mais, étrangement, c’est vers Lenka que son regard dériva. Lenka à l’existence auréolée de mystère et dont la capuche omniprésente ne lui inspirait qu’une envie, la soulever. Elle se sentait fébrile. Comme si elle se trouvait en équilibre sur un fil sur le point de rompre et qu’elle devait se décider à quelle main se raccrocher avant de basculer dans le vide.



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Lenka Xil'Naälhyr
Mentaï
Lenka avançait d'un pas lent et majestueux, à la lueur d'un jour qu'elle ne pouvait plus voir. Aussi menaçante que la mort, elle laissait derrière elle une traînée silencieuse et glaciale. Sur son visage à demi-recouvert, quelques gouttes de sang redessinaient avec une étonnante précision la scène à laquelle elle venait d'assister. Cette nuit, Lenka avait tué. La victime, un homme âgé d'une cinquantaine d'années, était isolé depuis plusieurs années. Il n'était rien d'autre qu'un ivrogne notoire, un déchet de la société, et un être putride aux passions répugnantes. Un pion insignifiant sur l'échiquier gigantesque de la mentaï, une autre pièce devenue inutile qu'elle venait de renverser comme un millier d'autres avant lui. Déjà, elle l'avait oublié.

La journée ne faisait que commencer pour la femme aux yeux cousus. Elle avait rendez-vous avec plusieurs personnes qui travaillaient pour elle, et qui lui révélaient toujours des informations étonnantes. Lenka jouait avec la vie de ces gens avec la dextérité que l'on prête à l'habitude. Chacun d'eux savait parfaitement les risques qu'ils encouraient. Une fois que la mentaï les avait choisis, ils n'avaient pas d'autres choix que de lui offrir le meilleur s'ils voulaient survivre. Ils la haïssaient tous autant qu'ils la craignaient. Lenka se nourrissait de ces émotions, comme si elles étaient les plus douces des sucreries. Elle entendait la voix de son maître, qui lui répétait avec assiduité les mots acidulés qui, peu à peu, avait imprégnés tout son être. "Plus tu es détestée, plus tu es puissante. Il n'y a pas de respect sans crainte. Montre leur que tu es dangereuse, et jamais ils n'oseront s'en prendre à toi. Ils te respecteront, et tu pourras faire d'eux tout ce que tu désires."

Son maître était sans doute la seule personne pour laquelle Lenka ressentait quelque chose qui s'apparentait à du respect. Une femme forte et indépendante, crainte et sans pitié. Elle avait été un modèle pour la femme aux yeux cousus, quand tout s'était écroulé dans sa vie. Et aujourd'hui, la plus grande partie de ce qu'elle était, elle le lui devait. Lorsque Lenka repensait à elle, ça n'était jamais avec nostalgie. Son maître, celle qui l'avait guidée dans les moments les plus difficiles de sa vie, était morte depuis un moment déjà. Mais la mort était quelque chose de particulier dans l'esprit de la mentaï. Elle qui n'hésitait pas à la donner, elle qui ne vivait plus vraiment depuis l'incident, avait fini par tisser un lien indéfectible avec l'Eternel. Où que la brune aille, la Mort n'était jamais bien loin, et son maître non plus.

Sans prendre la peine d'essuyer son visage, Lenka s'emmitoufla dans sa cape. Elle était glacée jusqu'aux os, comme si la pâleur de sa peau repoussait toute forme de chaleur. Avec le temps, elle s'était habituée à l'idée de ne jamais plus pouvoir se réchauffer. Elle s'assura que sa capuche était bien en place, et sans arrêter d'avancer, elle fit un pas sur le côté. Cadavérique, la femme apparut sur la place où était fixé le rendez-vous. Elle continua à avancer quelques instants, avant de s'immobiliser. Ortis, l'homme qu'elle attendait, n'était pas encore là. En revanche, derrière elle, Lenka perçut un souffle. Rapide et irrégulier, il lui offrait des indices intéressant sur la personne qui se trouvait derrière elle. Lorsqu'elle entendit les pas, le sifflement très léger de la lame qui fendait l'air, la mentaï était déjà prête. Elle fit un pas sur le côté, et réapparut à quelques mètres de la scène seulement.

Elle aurait pu choisir de s'en aller, ou de riposter, mais elle n'en fit rien. La femme aux yeux cousus avait reconnu Nouria, la fille d'Ortis. Plusieurs fois, elle avait été intriguée par ce qui émanait de l'enfant. Ce geste, aussi désespéré qu'idiot cachait autre chose. La petite était dotée d'un courage impressionnant, et d'une volonté qui l'amènerait loin si elle était guidée correctement. La seconde tentative fut encore plus désordonnée que la première, et Lenka n'eut qu'à se décaler légèrement pour esquiver le coup. Redevenue immobile, le souffle lent et régulier, la brune écoutait attentivement. Elle entendait les cris désordonnés du coeur de Nouria, elle entendait son souffle rauque, et ressentait l'incroyable pureté de la panique de la jeune fille. Lorsqu'elle se mit à courir, Lenka demeura immobile.

D'étranges lueurs semblèrent révéler l'ombre d'un sourire sur les lèvres de la mentaï, mais il s'évanouit presque aussitôt, rêve fugace dans un océan de mirages. Elle devait reconnaître que la petite avait réussi à la surprendre. Elle n'était pas encore assez rapide pour être dangereuse, ni assez déterminée pour faire naître autre chose qu'une pointe de curiosité chez la mentaï, mais il s'agissait déjà d'un exploit. Lenka s'en amusait, mais ce qui était en train de se jouer était de la plus haute importance. Lentement, elle reprit sa marche dans les rues d'Al-Far, qu'elle connaissait par coeur depuis longtemps. Nouria avait essayé de la tuer. Nouria s'en était pris directement à son image, en osant la défier. Elle avait délibérément remis en question ses compétences, et ça, Lenka ne pouvait le tolérer. Quelqu'un allait devoir payer pour cet acte.

Lorsqu'elle arriva devant la porte des Ortiz, Lenka sentit un frisson d'excitation lui parcourir l'échine, comme à chaque fois que la mort allait frapper. Elle regrettait presque d'avoir à tuer la fille, plus prometteuse que toutes celles qu'elle avait rencontré jusque là. Il y avait quelque chose en elle qui la distinguait des autres. Quelque chose qui donnait envie à Lenka de lui laisser la vie sauve malgré ce qu'elle avait fait, et de lui offrir une chance de rédemption en la prenant sous son aile. L'aveugle lui apprendrait tout ce qu'elle savait, et la hisserait là où était sa véritable place : au sommet. Ca ne serait sans doute pas une mince affaire, mais il y avait beaucoup de potentiel... Après tout, la couleur de l'âme de Nouria était déjà la bonne.

Lenka ne prit pas la peine de sortir ses mains de sous sa cape. Elle dessina une bourrasque de vent, épaisse et folle, qui ouvrit le battant avec une violence inouïe. La jeune femme s'avança dans la maison, attentive à ce qu'il se passait autour d'elle. Ortis et sa fille étaient là. Dans un élan sans doute désespéré, l'homme se dressait devant Nouria, se servant de son corps lâche pour créer un bouclier protecteur. Lenka demeura silencieuse. Elle savait pertinemment qu'elle n'avait pas besoin de parler pour s'exprimer, et que ça simple présence était souvent bien plus éloquente qu'un discours. Le temps semblait s'épaissir autour d'eux, quand Ortis finit par prendre la parole.

- Tu t’y attendais pas, hein, face de Ts’liche ? J’parie que si j’avais été un peu plus rapide, je t’aurais pas loupé ! Et ben, tu sais quoi ? C’est fini ! J’en ai plus qu’assez de jouer les larbins pour tes beaux yeux. À partir de maintenant, c’est moi qui commande. Et je t’ordonne de partir d’ici et de ne plus jamais revenir !

Lenka ne bougea pas. Rien dans son attitude ne pouvait laisser envisager un changement de sa part. La seule partie visible de son visage resta impassible, même si le sang qui tachait sa peau le rendait plus sombre encore qu'habituellement. La taciturnité de Lenka ne laissait jamais rien présager de bon. Son côté peu bavard participait à l'aspect inquiétant et mortuaire de son être, mais si aucune réponse n'était donnée lorsque l'on s'adressait à elle, il fallait s'attendre au pire. Et le pire était effectivement à venir.

- Tu es un idiot, Ortis, finit-elle par dire d'une voix douce et calme, qui dénotait avec le reste de son être.

Le silence s'installa à nouveau, et au lieu de faire demi-tour pour s'en aller, elle s'enfonça plus profondément dans la maison des Ortiz. D'un geste expert, elle s'approcha d'un meuble dans lequel était rangé les verres, et en sortit deux. Elle prit la bouteille de vin rouge qui trônait au centre de la table, et remplit les deux verres, avant de s'asseoir sur une chaise en bois miteux. Avec délicatesse, elle souleva le verre qui était le plus proche d'elle, et le porta à ses lèvres. Le vin n'était jamais bon, ici. Mais elle s'en contenterait. Finalement, Lenka n'était pas quelqu'un de difficile. Elle savoura méticuleusement deux gorgées du liquide, avant de reprendre la parole.

- Je t'ai offert un travail, alors que tu ne vivais que de méfaits. J'ai fait de toi quelqu'un d'important alors que tu n'as jamais été rien d'autre qu'une misérable vermine. Je vous ai offert ma protection, à toi et à ta fille.

La brune prenait le temps de poser chacun de ses mots et de leur donner du poids. Elle marqua une nouvelle pause, et bu une autre gorgée de vin. Elle avait tout son temps. Rien ne pressait, après tout. Droite comme un piquet, elle ne lâchait pas sa coupe, le visage tourné vers le mur au fond de la pièce.

- Et aujourd'hui, tu vas mourir.

Sa voix était toujours calme et douce, presque chantante. Elle finit sa coupe tandis que le dessin naissait. Ortis, sans comprendre ce qui lui arrivait, se mit à se tenir le ventre et à cracher. Sans se soucier de son dessin qui continuait à évoluer, Lenka remplit à nouveau son verre. Elle poussa légèrement l'autre verre dans la direction de Nouria, l'invitant à venir boire avec elle, et attendit.


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Nouria Ortiz
Apprentie Mercenaire
À l’écart, Nouria se taisait, écoutant de toute son attention anxieuse l’épais silence qui enveloppait comme avec des couches de plomb l’étroite demeure où chacun observait et attendait. D’une main dont elle s’efforçait de maîtriser le tremblement, elle remit de l’ordre dans ses courts cheveux frisés que la puissante bourrasque invoquée par Lenka avait fait hérisser en une masse chaotique. Bien que dérisoire, la familiarité du geste eut le don de l’ancrer à la réalité, de la maintenir droite, à peu près calme au milieu de la tempête que ne tardèrent pas à provoquer les mots de la dangereuse aveugle. Leur douceur acide était tel un venin qui envenimait la plaie de l’orgueil blessé de son père. « Tu es un idiot, Ortis, avait susurré Lenka sur le ton que l’on prend lorsque l’on veut réprimander un enfant désobéissant et Ortis s’était reculé d’un pas comme si elle l’avait giflé. »
Mais Nouria, que personne n’avait jamais vraiment habitué à une telle retenue, un tel sang-froid, s’était noyée dans cette voix de velours qui prononçait sa sentence et en avait oublié d’écouter les paroles de leur invitée fortuite. Désorientée, la jeune fille se campa fermement sur ses deux pieds et serra la mâchoire. Puis elle planta avec férocité ses ongles dans la chair déjà malmenée de son bras et attendit que la douleur, quoique ténue, achève de chasser l’hébétude dans laquelle l’avait plongée la peur intense qu’elle avait ressenti. Elle se devait d’être alerte, efficace et en pleine possession de ses moyens, si elle souhaitait être davantage que spectatrice.

Deux verres trouvèrent leur chemin jusqu’aux mains pâles de Lenka, et Nouria ne put s’empêcher d’éprouver un mauvais pressentiment. D’un mouvement fluide et gracieux, la femme s’empara de la bouteille de mauvais vin qui trônait, insolente, au milieu de la table. Comme attirés par une force invisible, les yeux de Nouria s’attardèrent sur l’aisance avec laquelle se mouvait, contournant ou abattant avec une facilité dédaigneuse tous les obstacles qui avaient l’audace de se dresser entre elle et son but.

Une part de la jeune fille, la plus raisonnable, mourrait de peur un peu plus à chaque instant alors qu’elle prenait pleine conscience du nombre infini de fois où Lenka aurait pu la tuer même sans la voir, sans même la regarder. L’autre part, qui n’aspirait qu’à s’élever au-delà de leurs vies médiocres, à elle et à son père, se gorgeait de ce spectacle, refusant de se laisser intimider par la promesse de mort qui émanait la silhouette cadavérique de Lenka. Même en faisant tous les efforts du monde, même en le désirant très fort, même dans un millier d’années, il lui paraissait impossible de marcher dans son ombre un jour, ne serait-ce que de loin. La femme encapuchonnée s’assit sur une chaise avec un naturel troublant. Son assurance aurait pu inspirer un roi à la servir entre les murs de son propre palais. C’était une femme de pouvoir. Libre.
Et elle allait payer de sa main la folie de son acte.

 « Je t’ai offert un travail, alors que tu ne vivais que de méfaits, fit Lenka après avoir pris le temps de savourer une gorgée de vin, aussi mauvais soit-il. J’ai fait de toi quelqu’un d’important alors que tu n’as jamais été rien d’autre qu’une misérable vermine. Je vous ai offert ma protection, à toi et à ta fille. »

Protection ? voulut hurler Nouria mais ses lèvres demeurèrent obstinément closes. La colère bouillait derrière son masque impassible. Elle craqua nerveusement ses doigts pour se retenir d’exploser et songea avec naïveté qu’elle aurait dû la frapper quand elle en avait encore la chance. L’envie irrésistible qu’elle avait de faire taire cette bouche dans laquelle les mots s’étiraient longuement, cruels tant ils rendaient l’attente insoutenable, ne faisait que décupler sa rage. Lenka ne leur fit même pas l’honneur de tourner son regard voilé vers eux, préférant la platitude du mur du fond à leurs corps secoués par l’angoisse. Je la hais, je la hais, je la hais, je la –
« Et aujourd’hui, tu vas mourir, acheva Lenka dans un souffle, et Nouria eut soudain l’impression que c’était elle, qui venait de recevoir un coup de poing. » Sa voix douce sonnait comme une berceuse.

L’espoir fou qui commençait à naître au creux de sa poitrine, qui cognait et qui ruait dans ses veines sans vouloir s’arrêter, lui insuffla un nouvel élan. Lenka n’avait pas vu, se répétait-elle de façon obsédante, sans savoir encore que ce que Lenka n’avait pas vu n’était pas forcément quelque chose que Lenka ignorait. Pour l’heure, une joie immense née du soulagement profond qui la soulevait la força à baisser la tête afin de dissimuler un petit sourire tremblant que même la pensée de son père prenant le risque d’être châtié à sa place ne suffit pas à effacer. Elle réalisa confusément qu’elle faisait preuve d’égoïsme. Elle estima qu’elle en avait gagné le droit.

Ortis, indifférent au tourbillon d’émotions qui la tourmentait, essaya de s’échapper. Il n’en eut pas le temps.
Il s’agrippa désespérément le ventre et se mit à suffoquer. Surprise, Nouria se jeta en arrière et son dos heurta avec un bruit sourd une chaise qui se renversa. Impuissante, elle en fut réduite à contempler son père qui se tortillait de douleur sur le sol, les yeux écarquillés comme s’il n’osait y croire, la bouche grande ouverte en une supplication muette. Très vite, elle détourna le regard, incapable d’en supporter davantage. Peu importe combien de fois elle avait souhaité voir Ortis aux portes de la mort dans des moments d’égarement, quand l’épuisement rendait son quotidien insupportable, elle ne pouvait que fixer son ombre qui paraissait danser, grotesque, démesurée, sur les murs de leur logis. On dirait un poisson hors de l’eau, songea-t-elle de manière incongrue et, ironiquement, cette pensée suffit à lui instiller la volonté qui lui manquait pour baisser les yeux vers la silhouette recroquevillée d’Ortis. C’était la première fois qu’elle voyait quelqu’un mourir. Déstabilisée, elle en oublia d’inspirer.

Respire.

Ce n’était pas l’effroi qui lui avait volé son souffle mais la pensée terrible, entêtante, que si Ortis ne s’était pas dénoncé à sa place, poussé par l’envie prétentieuse de s’attribuer les mérites de l’acte désespéré de sa fille ou un instinct protecteur surgi tardivement – Nouria ne le saurait jamais à présent –, alors cela aurait été elle étendue par terre, morte avec au bout des lèvres une prière pour un peu d’air. Malgré tous ses efforts, elle se révéla incapable de détacher son regard du corps immobile d’Ortis.

Respire.

Pour la première fois depuis ce qui lui parut être une éternité, Nouria exhala un souffle infime qui résonna sous son crâne avec la force d’une tempête. Le verre que poussait la femme vers elle ressemblait étrangement à une invitation et elle ne s’aventura à l’accepter qu’après avoir prudemment contournée l’emplacement de la chaise de Lenka, comme un animal traqué. Mais elle ne s’assit pas. Ignora le verre. Elle leva vers la femme aveugle des yeux où se mêlaient crainte, hostilité et tant d’incompréhension et de questionnements qu’elle peinait à se repérer dans l’espace flou et incertain qu’était devenu son esprit.

« C'était un dessin, finit-elle par dire au terme d’interminables secondes, murmurant comme si elle craignait de réveiller les – un – morts. » C’était une question sans en être une, parce que Nouria était assez maligne pour reconnaître un Dessin lorsqu’elle en avait un en face d’elle mais elle n’en avait jamais vu de tel.
Elle ne dit pas qu’est-ce que vous me voulez ? Elle ne dit pas pourquoi perdre votre temps avec moi ? C’est à peine si elle osait s’attarder sur cet intérêt soudain pour sa personne, qui avait si peu à offrir, car les réponses l’effrayaient plus qu’elles ne la réconfortaient. Au lieu de cela, elle étouffa les mots qui venaient se bousculer au bout de ses lèvres au prix d’un effort considérable et demanda : « Qu’est-ce que vous êtes ? »



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Lenka Xil'Naälhyr
Mentaï
Lenka patientait. Elle avait tout son temps. Toute l'éternité, même. Elle écoutait les réactions de la jeune fille, et dans son esprit, c'était comme si elle la voyait. Elle sentait ses hésitations, son souffle qui s'arrêtait pour reprendre, plus fort que jamais. Elle sentait son coeur battre à tout rompre, et son assurance qui chancelait. Si elle l'avait voulu, la jeune fille aurait pu partir. Elle lui laisserait l'occasion de le faire un peu plus tard, lorsqu'elles auraient discuté. Elle n'avait pas envie de la tuer. Peut-être parce qu'elle avait l'impression de se revoir en elle. Pas durant son enfance, non. Durant son enfance, Lenka avait été une idiote pourrie gâtée et capricieuse. Ses professeurs lui avaient appris plein de choses, mais elle ne savait rien faire d'autre qu'être une petite noble lâche et faible, égoïste et prétentieuse. Mais après son accident, tout était devenu différent. Elle avait radicalement changé, et elle avait appris que les faibles ne méritent pas de vivre. Ce fut lorsque son maître l'eut prise sous son aile, lorsqu'elle lui eut appris le chaos, que Lenka vit pour la première fois. Elle était aveugle, mais le monde s'était révélé à elle comme jamais auparavant. Enfin, elle avait compris.

Nouria semblait sur la bonne Voie. Elle avait déjà cet éclat de noirceur en elle, et Lenka le sentait quasiment depuis le début. Il y avait cette volonté, cette rage de vaincre et de ne pas se laisser marcher dessus, cette force qui ne demandait qu'à pouvoir grandir. Et la mentaï n'avait nulle envie d'abandonner un tel talent sans essayer quoi que ce soit. Finalement, la jeune orpheline s'avança jusqu'à elle, tout en conservant une distance de sécurité particulièrement inutile. Elle n'avait pas besoin d'être proche de sa cible si elle désirait la tuer. La mentaï ne l'avouerait pas, et il n'était même pas certain qu'elle en soit consciente, mais elle sentait en elle une sorte de toute puissance qui l'empêchait d'être raisonnable et d'avoir peur. Dans n'importe quelle situation, elle pensait pouvoir s'en sortir. Grâce à sa cécité, son don pour le dessin s'était développé bien au-delà de ses espérances, et elle aurait pu prétendre au poste de sentinelle sans difficulté. Peut-être qu'un jour, si elle venait à en avoir marre de l'ombre, elle y songerait. Mais ce jour n'était pas encore arrivé.

- C'était un dessin.

Lenka faillit lâcher une remarque acerbe, mais se contenta de demeurer silencieuse et immobile. Finement observé, petite. Après tout, peut-être que Nouria n'était pas habituée à voir de dessins. Et encore moins ce genre de dessins. Il était vrai que c'était assez particulier de pouvoir s'introduire dans le corps des personnes pour y faire ce que l'on voulait. C'était quelque chose que la mentaï avait mis du temps à maîtriser, mais qui fonctionnait bien, et qui était plus propre à utiliser que certaines autres de ses techniques. Au son de sa voix, Lenka comprit rapidement que Nouria n'était pas vraiment rassurée. Peut-être même que la mentaï lui faisait peur. Ca n'était pas impossible, et après tout, il n'y avait aucune honte à cela. Avoir peur de Lenka démontrait une bon état de santé mental, et ça, la mentaï n'allait pas le reprocher à la jeune fille.

Qu’est-ce que vous êtes ?

Voilà une question intelligente, à laquelle Lenka avait beaucoup à répondre. Qu'est-ce que Lenka était ? Un monstre, sans conteste. Une femme assoiffée de sang et de vengeance, une prêtresse du chaos. Quoi d'autre ? Une femme aveugle, une pauvre fille qui n'aurait jamais dû avoir le moindre don. Une mentaï. Et bientôt peut-être encore davantage. Mais elles avaient le temps d'en discuter. Elles avaient tout le temps qu'elles voulaient. Il n'y avait personne qui attendait Lenka, et elle n'était enchaînée à rien. Elle pouvait parler du chaos à Nouria pendant des heures, lui expliquer à quel point c'était formidable, et qu'il ne pouvait décemment rien y avoir d'autre. Elle pouvait lui décliner la théorie et la pratique sous toutes leurs formes, lui donner toutes les clés pour qu'elle puisse le comprendre et se l'approprier. Mais ça n'était pas vraiment son but pour le moment. Cela viendrait, en temps voulu.

- Assied-toi, répéta-t-elle oralement.

Elle avait délibérément ignoré sa question, mais elle comptait y répondre. D'un geste lent mais néanmoins précis, Lenka versa à nouveau du vin dans son verre, et le porta à ses lèvres. Elle laissa à nouveau le silence s'installer, attendit quelques longues secondes avant de reprendre la parole, de cette même voix douce et chantante qui avait prononcé la sentence du père de Nouria.

- Nous nous connaissons depuis quelques temps, maintenant, Nouria. Il y a quelque chose chez toi qui... M'intéresse.

Lenka termina une nouvelle fois son verre. Elle buvait en ayant l'habitude de boire. Depuis des années, elle passait difficilement une journée sans quelques verres de bon vin rouge. C'était un peu devenu sa drogue. Elle tenait extrêmement bien l'alcool, et il n'y avait pas de retombées directes sur la rapidité de ses réflexes, ni sur son attention en règle général. Juste une sécheresse permanente dans sa gorge, et une soif insatiable qu'elle ne parvenait pas à assouvir.

- Il y a deux camps dans notre monde. La plupart des hommes sont lâches et stupides. Arrogants, ignorants, violents, ils ne savent que fuir et s'en prendre à plus faibles qu'eux. Je suis persuadée que tu en as déjà fait les frais. Et d'autres sont plus éveillés, et on l'intelligence de faire face à la réalité.

La mentaï tourna la tête vers Nouria, le regard toujours couvert par cette sempiternelle capuche trop grande.

- Moi, je fais partie de ceux qui se battent pour cette réalité. Et toi, dans quel camp est-ce que tu veux être ?


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Nouria Ortiz
Apprentie Mercenaire
« Assieds-toi. »
Plus qu’une suggestion, c’était un ordre.

Cruellement, le ton de Lenka eut le don de rappeler à la jeune fille qu’elle avait déjà joué avec le feu à maintes reprises aujourd’hui et qu’il y avait des limites aux folies qu’un homme pouvait commettre avant de se brûler les ailes. Alors elle se décida à obéir, cédant sur le tard à la menace silencieuse qui se devinait dans la formulation explicite d’une requête que son invitée fortuite avait jusque-là jugée assez évidente pour la taire mais que Nouria, aveuglée par sa haine mêlée de peur, avait préféré ignorer. Elle interdit à son regard de dériver à nouveau sur le corps étendu de son père et, lentement, doucement, ramassa la chaise gisant au sol. En comparaison avec les gestes maîtrisés de la belle aveugle, elle s’y laissa tomber sans aucune grâce. Trônant sereinement en face d’elle, Lenka prit une nouvelle gorgée de vin et Nouria dut s’abstenir de tressaillir de dégoût. Ortis buvait beaucoup lui aussi, surtout vers la fin. Elle se força cependant à la regarder droit dans les yeux, ou du moins là où ses yeux devaient être, puisque regarder ailleurs signifiait être confrontée au vide déprimant des murs de leur modeste demeure. Ceux-là ravivaient de façon atrocement claire le souvenir amer d’innombrables nuits sans sommeil, de l’inquiétude qui lui tordait le ventre ainsi que du besoin dévorant, impossible à satisfaire, de s’en aller d’ici qui la torturait. La torturait et la consumait un peu plus à chaque seconde qui passait, atrocement lente.

« Nous nous connaissons depuis quelques temps, maintenant, Nouria, dit Lenka, la prenant par surprise. Il y a quelque chose chez toi qui… M’intéresse. »

Moi, je ne suis pas sûre de vous connaître, fut tentée de rétorquer Nouria mais la surprise ravie que suffit à susciter ces quelques mots chez la jeune fille bien trop de fois négligée peinait à se réconcilier avec l’aversion que lui inspirait sa mystérieuse interlocutrice et, plutôt que de s’apesantir sur les non-dits qui constituaient la base fragile de leur relation, elle se crispa, nouant nerveusement ses mains sur ses genoux. Une envie d’y croire profonde et instinctive, terrible et inhumaine, lui faisait tourner la tête et elle contempla l’idée de s’y abandonner un instant avant qu’une froide logique teintée de méfiance ne vienne réfréner ses ardeurs. Pourquoi ? se demanda-t-elle, gagnée par le doute.
Rares étaient ceux qui perdaient leur temps à éprouver de l’intérêt pour une enfant d’Al-Far. Elle ne pouvait même pas prétendre avoir le monopole de la misère ; il existait, après tout, des gosses bien plus pauvres, perdus et mal partis dans la vie qu’elle à peine deux rues plus loin. De plus, l’affection de son père, bien que superficielle, alliée à sa débrouillardise l’avait toujours tirée d’affaire. Prudente, elle choisit de ne pas répondre, étouffant l’espoir grandissant qui menaçait de lui broyer la poitrine. Lenka était davantage qu’une simple âme charitable. Elle était dangereuse. Puissante. Brillante et manipulatrice. Elle avait forcément quelque chose derrière la tête.
Et j’ai su attirer son attention, était tout ce que la partie la moins rationnelle de l’esprit de Nouria semblait parvenir à scander de manière obsessionnelle.

« Il y a deux camps dans notre monde, poursuivit l’encapuchonnée sur le ton de l’évidence. La plupart des hommes sont lâches et stupides. Arrogants, ignorants, violents, ils ne savent que fuir et s’en prendre à plus faibles qu’eux. Je suis persuadée que tu en as déjà fait les frais. Et d’autres sont plus éveillés, et ont l’intelligence de faire face à la réalité. »

Perplexe, Nouria fit glisser le bout de son index le long du rebord de son verre encore plein, grappillant là quelques précieuses secondes afin de laisser à son esprit le temps de s’ouvrir à cette nouvelle façon de penser. La jeune fille peinait à entrevoir la vérité à travers le voile des mots élusifs de Lenka. Elle qui aurait aimé pouvoir se libérer des limites imposées par son corps et se nourrir de mystères, respirer secrets, complots et cachotteries, vivre du plaisir de la quête, de la recherche et du jeu, se trouvait désarmée face à cette vision manichéenne du monde qui pointait du doigt les coupables sans qu’elle ait eu tout le loisir d’éprouver sa réflexion, son intelligence, de se divertir. Pourtant, elle faisait étrangement écho à la frustration, à la colère accumulées en elle depuis plusieurs années, et qui se révélaient un peu plus proche de l’explosion à chaque fois qu’elle se heurtait à un mur. Elle détestait ce sentiment d’impuissance et croyait deviner derrière les propos au premier abord simplistes de Lenka une profondeur insoupçonnée où le regard non-initié ne pouvait que se perdre. Je veux savoir de quelle réalité elle parle, songea Nouria avec force et fermeté. Je veux savoir ce qu’elle sait.

« Moi, je fais partie de ceux qui se battent pour cette réalité. Et toi, dans quel camp est-ce que tu veux être ? »

Son dos se raidit imperceptiblement. Elle voulut hurler mais ses lèvres refusaient de s’ouvrir. Avoir l’audace de lui poser cette question, de douter de sa volonté à briser les chaînes qui l’entravaient ! Nouria était loin d’être orgueilleuse, personne ne lui avait appris à l’être, mais les mots échappés de la bouche de Lenka étaient aussi coupants qu’une lame de rasoir, bien pires qu’une insulte. Elle pouvait tout pardonner de la part d’un autre. Lenka… Lenka n’avait pas le droit de la regarder et de voir quelqu’un de lâche et de stupide. Parce que Nouria la haïssait, elle nourrissait le désir fou d’être un jour une adversaire à sa hauteur.
Et parce que Nouria l’admirait, elle voulait se forger à son image.

« Pourquoi me poser la question ? rétorqua-t-elle d'une voix maîtrisée. » Mais l’indignation qui l’animait était si puissante qu’elle ne parvint pas tout à fait à l’étouffer. Nouria inspira profondément. « Vous connaissez déjà la réponse. » Du moins, je l’espère. Pour tromper son émoi, elle s’empara de son verre et observa distraitement le liquide ambré qui luisait à la lueur du petit matin avant d’en avaler d’une traite une généreuse gorgée. Ses joues échauffées l’étaient autant à cause de l’alcool, auquel elle était peu habituée, qu’au tourbillon d’émotions que lui inspirait la situation.



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