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Forum de RP dans le monde d'Ewilan, de Pierre Bottero. De nombreuses années ont passé depuis les aventures d’Ewilan et de ses compagnons et l’Empire a plus que jamais besoin de votre assistance.


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Aloïs Caléen

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Aloïs Caléen
Mercenaire
Aloïs Caléen
Alavirien | Maître d'arme | Ex-légionnaire | Enseignant et mercenaire à la solde de l'empereur

Généralités

Nom : Caléen
Prénom : Aloïs
Sexe : Homme
Âge : 37 ans
Lieu de Naissance : Dans une roulotte, sur une petite route entre Al-Chen et Fériane.
Peuple : Alavirien.
Métier : Ex-légionnaire grognon et maître d'arme. S'il éduque parfois les jeunes légionnaires, il passe la majeure partie de son temps à assassiner des inconnus pour le solde de l'Empire.
Crédits : Deviantart
Thèmes musicaux : 1 | 2

Description Physique

« S'il me demandait de l'épouser, je n'hésiterai pas une seule seconde. » | Auxane
« Je ne sais pas quoi vous dire… Non, non, inutile d’approcher ce couteau de ma gorge. Je ne sais rien, vous dis-je ! Et me menacer n’y changera pas grand chose. Auriez-vous l’extrême obligeance de demander à votre homme de desserrer son étreinte ? Il me fait mal. Bien sûr, que je suis habituée à être collée à d’autres hommes. Cette remarque était un peu facile, vous ne croyez pas ? Je suis une prostituée, ce n’est un secret pour personne. Et je connais ce regard. Du dédain. De la hargne. Vous n’êtes pas différent des autres, que croyez-vous. (Se fait tirer les cheveux) Aïe ! Vous n’êtes que des brutes. Des brutes incapables et totalement inconscientes, qui plus est. Vous pensez vous en tirer aussi facilement ? Il vous retrouvera bien avant que vous n’ayez pu mettre la main sur lui. Comment ça, vous le décrire ? Parce que vous ignorez même à quoi Aloïs ressemble ? (Éclat de rire, coup de poing dans les côtes, cri) Votre mère ne vous a jamais appris comment traiter les femmes, apparemment… Non, ne vous approchez pas de moi ! (Tousse) Puisque c’est une description que vous me demandez, il me semble naturel de vous donner un aperçu de l’homme qui signera votre perte. Ne ricanez pas trop, bande d’idiots. Le danger est toujours là où on s’y attend le moins. Voyons voir, Aloïs… a des fesses parfaites. Quoi, pourquoi vous me regardez avec cet air-là ? Vous me demandez de vous donner des détails sur lui, c’est le premier qui me vient à l’esprit ! Dois-je vous rappeler ce que je suis ? Bref. Cet homme a une peau ivoire à la douceur incomparable. Je serai incapable de vous dire combien de fois mes doigts se sont perdus le long de la musculature de son dos, du creux de ses reins jusqu’à effleurer la puissance de ses omoplates. S’il n’est pas du genre loquace, il est évident qu’il a un lourd passé derrière lui. Il n’y a qu’à regarder la multitude de cicatrices qui bardent son corps. A elles seules, elles dévoilent beaucoup. Je me suis souvent prise à embrasser chacune d’elles, comme si ce simple geste aurait pu effacer ses blessures… C’était inutile, bien entendu. Et puis, pour parvenir à cela, encore eut-il fallu qu’Aloïs soit blessé. Au bout d’un an, je serai toujours incapable de prévoir le moindre mouvement de cet homme ou de décrypter les expressions de son visage. Enfin, quand expression il y a. Aloïs se plait à garder sur ses traits un masque d’impassibilité à toute épreuve. Que dis-je, presque toutes ! Il ne faudrait pas que vous doutiez de mes capacités non plus. (Petit sourire en coin) Aïe ! Inutile de vous énerver, j’y viens, à son visage ! Comment décrire cela… Un nez droit, encadré de deux pommettes hautes et d’une chevelure qui lui arrive jusqu’aux reins, d’un brun cuivré tirant sur le roux. Il les laisse rarement lâches, d’ailleurs. Des sourcils fins, tout comme ses lèvres qu’il tient souvent pincées en un fin trait. Aloïs sourit rarement, il faut bien l’avouer. Néanmoins, les rares fois où il l’a fait, j’ai pu apercevoir deux rangées de dents blanches parfaitement alignées… Tout le contraire des vôtres, vous voyez ? D’ailleurs, cette haleine, c’est insupportable. Vous anéantiriez une armée de raïs simplement en ouvrant la bouche. Pardon ? Ses yeux ? Oh, ils sont plutôt difficiles à décrire… Non pas sur leur forme ou sur leur couleur – deux amandes à la teinte brune, dégradant sur de l’ambre dans laquelle j’aime particulièrement me noyer – mais sur ce qu’ils transmettent. Aloïs est un mystère. Et si les prunelles sont habituellement les fenêtres de l’âme, je ne lis dans les siennes qu’une constante placidité. Plusieurs fois, je me suis demandée si cet homme n’était pas insensible… Question idiote, bien entendu. Qui pourrait me résister ? Même vous, vous n’y parvenez pas. Ne faites pas l’innocent, j’ai bien vu comme vous me dévorez des yeux depuis vingt minutes… D’ailleurs, vous n’oublierez pas de me payer avant de sortir. Rien n’est gratuit ici, vous pensez bien. Même pour des invités de marque tels que vous, d’ailleurs. (Crachat, écho d’une claque virulente, nouveau cri) Espèce de… Non, pas ça ! (Inspire bruyamment) Il… Il ne porte aucun bijou. La seule chose dont il ne se sépare jamais, c’est cette épée courte. Il l’emmène partout avec lui et, bien que je ne l’aie jamais vu faire, je ne doute pas qu’il sache s’en servir. C’est une très belle lame, remarque. Le genre d’armes qu’on ne trouve pas à chaque coin de rue. Un filigrane doré entoure le pommeau assez large pour une seule main, qui lui-même est rattaché à l’argenture de la lame. Pourquoi souriez-vous ? Douteriez-vous qu’il puisse à lui seul couper en morceaux trois imbéciles tels que vous ? (Évite de justesse une nouvelle gifle) Si vous abîmez la marchandise, cela fera dix branches de plus ! Où en étais-je ? Ah, oui, Aloïs. Aloïs est un guerrier. Et ce n’est pas trois vauriens dans votre genre qui l’effraieront. Hum maintenant que j’y pense, c’est un guerrier certes, mais un guerrier frileux… (Léger sourire) Au-dessus de son armure de cuir brun foncé, il porte régulièrement un manteau de fourrure noir, dont il épingle la capuche autour de son cou à l’aide d’une broche. Et en-dessous… Quoi, vous ne voulez pas savoir ? C’est pourtant la partie la plus intéressante… Une chemise en twill blanche, parfois accompagnée d’un maillot clair lorsque les températures extérieures sont vraiment fraîches. Des bottes mi-hautes, de la même couleur que son armure, viennent compléter son habillement. Comment cela, ce n’est pas très précis ? Peut-être auriez-vous préféré qu’il se promène muni d’une écharpe rose à pois verts ou d’une armure orange claire ? Mais ce n’est pas sa discrétion qui vous effraiera, n’est-ce pas ? D’ailleurs, que lui reprochez-vous exactement ? De vous avoir humilié ? Voilà qui est amusant… Oui, parfaitement, amusant. L’humiliation à laquelle vous allez avoir droit la prochaine fois qu’il vous croisera sera pire encore, parole d’Auxane. (Bruit de coup) Kof, kof… Bande de fils de Raïs. Par la Dame, vous n’y connaissez rien en délicatesse ! De toute manière, je n’ai rien de plus à vous dire. Aloïs est un mystère. Une silhouette. Un profil tracé à même la pénombre. Vous ne le verrez jamais venir. Oh, si, un dernier petit détail… (Sourire en coin) Il a perdu sa main droite. Parfois, il masque cette blessure à l’aide d’une prothèse qu’il dissimule sous un gant. Oui, oui, vous m’avez parfaitement entendue… L’homme qui vous tuera est manchot. »

Caractère

« L'ennemi se tient toujours là où on s'y attend le moins. » | Soline
Vous voudriez me connaître… Pourquoi ? Pourquoi est-ce si important pour vous de savoir qui je suis ? Vous pensez-vous en mesure de comprendre ce qui se cache sous ce fameux masque d’impassibilité que j’arbore ? Quelle présomption. Quelle insolence. Qui vous a éduqué ainsi ? Contrairement à ce que vous avez pu lire ou entendre, un regard et quelques paroles échangés ne suffisent pas à connaître un homme. Je ne suis rien, je ne suis personne. Je suis une ombre égarée, un dessin tracé au fil de cette noirceur qui me compose. Un cœur que le temps a su ébrécher, une apparence que le hasard a déjà pu balafrer. Regardez-moi, regardez-moi bien. Que voyez-vous ? Que distinguez-vous, au-delà de toutes ces cicatrices qui parsèment mon corps ? Vous ne côtoyez que la silhouette, jamais l’homme. N’êtes-vous pas lassé de ne vous fier qu’à votre première impression ? De ne jamais chercher plus loin que ce qui est d’ores et déjà visible à l’œil nu ? Je ne parle pas forcément de moi en disant cela, entendez le bien. Pour en revenir à ce que je suis… A quel point aimez-vous les puzzles ? Les jeux sans logique certaine, qui vous emmêlent le cerveau à vous en donner un mal de crâne affreux ? Accrochez-vous. Accrochez-vous donc à ce bon sens qui n’existe déjà plus.

Je suis une incohérence. Parfois, je me considère erreur. D’autre fois, amertume. Je suis un éternel mélancolique, ressassant à n’en plus pouvoir les réminiscences d’un passé que je ne sais oublier. Dans ces moments de perdition, je me plais à trouver comme seule compagne la solitude. Ne serais-je que cela ? Un être morne qui n’envisage que le plus sombre ? Par la Dame, non. De toutes les facettes qui me composent, celle-ci est simplement la moins dissimulée de toutes. Que suis-je d’autre, alors ?

Je suis un stratège. La prudence est mon alliée dans chacun des combats que je mène. Et, s’il m’arrive dans certains cas de m’abandonner à mon instinct, je me contrains à observer chaque détail, à ressentir chaque élément avec la même importance. J’aime les tactiques. J’apprécie d’élaborer des plans, du plus méticuleux au plus improbable. Je ne suis pas du genre à cracher sur un combat rapproché, bien au contraire. Si rester tapi dans l’ombre s’avère parfois nécessaire, je ne peux empêcher ma main gauche de trouver la garde de mon épée afin de réduire à néant ces vermines que je poursuis sans relâche.

Je suis un assassin. Un mercenaire, plus exactement. Ne vous méprenez pas, je me complais à exercer ce travail. Comment puis-je réussir à apprécier le fait d’ôter la vie ? C’est assez simple, en somme. Je n’existe que pour servir l’Empire et les habitants de Gwendalavir. Et si cela implique de faire couler le sang, je ne me défilerai pas. Je ne me définirai pas comme un monstre ivre de rage, qu’aucune bataille ne parvient à assouvir. Je suis avant tout un soldat. Un guerrier qui ne se laisse absoudre par l’émoi. Et faut-il que la violence se fasse toujours plus importante qu’elle ne l’est déjà, je ne peux me résoudre à m’adonner à cette part de pénombre qui reluit en moi. De sa sournoiserie, elle infiltre chacune de mes veines, et pulse en moi avec une ardeur que je peine à contrôler. Je ne peux pourtant me laisser submerger par ce chaos qui attire, mais plus encore, qui m’attire… Où est la frontière ? Celle qui sépare ce que je suis de ce que je pourrai être, si je m’abandonnais à cette noirceur comme ma sœur l’a fait avant moi? Y a-t-il réellement une ligne à ne pas franchir ?

Je suis maîtrise. Je ne compte plus les heures passées sur le terrain d’entrainement annexé au palais, même si j’estime qu’elles ne seront jamais suffisamment nombreuses. J’aime mettre mon corps à l’épreuve et outrepasser mes limites. Sueur, coups, armes, suscitent en moi un frisson que je ne saurai réfréner. Et peu importe les écorchures que me procurent ces assauts interminables, je ne m’en lasse pas. Jamais. Je suis né pour cela, et s’il me reste encore beaucoup à apprendre, je ne pourrais m’avouer vaincu. J’ai été l’élève, je suis dorénavant le professeur. Faut-il nécessairement vivre une histoire comme la mienne pour savoir enseigner ? Ce n’est pas mon avis. Tant que l’envie de transmettre et de faire découvrir brûle en vous, qui serait en mesure de vous arrêter ? Je ne m’estime pas maître, simplement guide. Et si j’exige toujours le meilleur de mes apprentis, c’est pour qu’ils n’aient pas à souffrir autant que j’ai eu à le faire. Mais qui suis-je pour être à ce point certain de pouvoir protéger ceux qui ont encore tout à voir, tout à comprendre, tout à connaître ? Je ne suis rien, je ne suis personne. Et comme me l’a soufflé un être qui m’est cher : « L’ennemi se tient toujours là où on s’y attend le moins. » Ces quelques mots, gravés à fleur de peau, ne cesseront jamais d’avoir un sens. Du moins, c’est ce que je crois. Espère.

Je suis un voyageur. Si rester assis derrière un bureau à Al-Jeit vous comble de bonheur, je respecterai ce choix qui est le vôtre. Mais pourquoi me réserverai-je simplement à la capitale ? Il y a tant à voir et, bien souvent, mes contrats m’offrent la possibilité de découvrir ce continent aux si nombreux paysages. Pourrai-je un jour réussir à combler cette soif d’aventures ? Je l’ignore. J’aime errer de longues heures durant, simplement accompagné d’Équinoxe. Si j’ai un souhait particulier ? Bien sûr. Comme tout le monde, j’imagine. Sans que je ne puisse comprendre pourquoi, je rêve de visiter les îles Alines. La culture de ce peuple me fascine autant qu’elle me révulse. Après tout, mon âme tout entière va à l’Empire. Les Alines ne sont que des malfaiteurs de plus qu’il me faudrait arrêter. Est-ce là ma véritable pensée ? Rencontrer un membre de ce peuple pourrait peut-être ébranler cette conviction qui est la mienne…

Me prendriez-vous pour un paradoxe ? Monstre ou merveille ? Ennemi ou ami ? Assassin ou compagnon ? Je suis tout cela à la fois. Mais, au fond, je reste un homme. Cela ne suffit pas à faire taire vos craintes à mon sujet ? Pourquoi, qu’y a-t-il à redouter ? Vous n’êtes pas sur ma liste, vous ne craignez rien de moi. A moins que votre stupidité ne vous pousse à me défier. Si je ne refuse jamais une bonne pinte ou un délicieux ragoût, il m’est insupportable d’assister sans réagir à une injustice, et encore moins celles concernant les enfants. Prenez cela en note. Vous ne paraissez pas convaincu de mon humanité… Qu’importe. Votre idée à mon sujet m’importe guère, à vrai dire. Et puis, il est temps pour moi de m’éclipser. Si nous nous reverrons ? Mon doux visage et le timbre abrupt de ma voix vous manqueraient-ils déjà ? Enfin voyons, ne vous faites pas d’illusion. Puisque quoiqu’il arrive, où que je sois, quoi que je fasse, vous ne me verrez jamais venir.

Histoire

« Puisque les paradoxes vous enchantent... »
| Je suis un stratège. |

Al-Jeit, maison de Rodrigue Nil’Hogar, deux mois auparavant.

Je le vois.

Aussi niais et imbus de lui-même qu’il est possible de l’être. Comment peut-il encore marcher sur ses pieds sans rouler, avec un ventre pareil ? Je vous le demande. Regardez-le, franchement. Une telle arrogance me répugne. Il bavasse comme une pie qui plus est. Remarquez, non, c’est encore trop dégradant pour la pie. Il fait tourner son verre entre ses doigts gras et promène sur la foule qui l’entoure un regard empreint d’une suffisance sans borne. Comme j’aimerais arracher, non sans délicatesse, ces globes oculaires de leurs orbites… Et les donner en amuse-gueules aux chiens de l’aubergiste. Oui, c’est une idée tentante. Dommage qu’elle ne soit pas au programme aujourd’hui.

Cette jeune femme qui m’observe, à quelques mètres sur ma droite, est absolument exquise. Osera-t-elle s’approcher ? Elle doit surement penser que je ne l’ai pas remarquée, tout à ma contemplation que cette personne merveilleuse qu’est Rodrigue Nil’Hogar. Tiens, elle se décide, finalement. L’audacieuse papillonne désormais à mes côtés et semble attendre que je daigne lui adresser la parole. Elle commence à me fatiguer, celle-là. Mais comme toujours, je feins l’amabilité. Un léger sourire effleure mes lèvres et la consume entièrement… Elle est tellement prévisible. La jolie brune me tend la main et, en gentleman, je baise l’ensemble de ses phalanges.

« Je m’étonne de ne vous avoir jamais vu auparavant. »

L’invitation est à peine dissimulée mais ne me fait aucunement sourciller. Le sourire qui ourle mes lèvres s’accentue. Si elle pouvait connaître le fond de mes pensées… J’envisage déjà une quatrième solution qui permettrait de me débarrasser de ses boucles épaisses et de son visage innocent, plus subtile encore que les trois précédentes. Peut-être devrais-je songer à écrire un livre. « 10 façons de se débarrasser d’une enquiquineuse, discrètement et en moins d’une minute. ». Cela devrait intéresser pas mal de monde. Je retiens le soupir qui me monte à la gorge et, de cette voix bourrue qui me caractérise, lui répond à demi-mot.

« Quant à moi, je n’ai su passer à côté d’une beauté comme la vôtre. »


Elle rougit légèrement et détourne le regard, faussement gênée. Ces femmes nobles sont aussi sensibles qu’Équinoxe en période de chaleur. La différence, c’est que leurs chaleurs à elles durent trois cent soixante-cinq jours par an. Elle remet de l’ordre dans ses cheveux et tourne enfin la tête, me laissant le temps de m’éclipser. C’en devient lassant. De tous les contrats que j’accepte, ceux qui touchent de près à la noblesse sont les plus ennuyeux.
Je me glisse entre les convives, insensible à leurs discussions infantiles et à leurs gestes démesurés. Cette soirée est le symbole de l’extravagance même. Si je peux passer outre le goût douteux des décorateurs de la salle, il m’est impossible d’oublier la taille titanesque du buffet. Du poisson à la viande de siffleurs, en passant par des plats exotiques en provenance de régions inconnues de la plupart des invités, tout ici a été mis en place pour marquer la grandeur de Nil’Hogar ; grandeur qui ne sera bientôt qu’un lointain souvenir.

Au milieu de cet amas de nourriture resplendit une magnifique pièce montée. La plus grande que je n’ai jamais vue, sans aucun doute. Et, si l’idée de gâcher un si beau chef d’œuvre m’a en premier lieu transpercé le cœur, j’ai trouvé en elle le moyen de rendre cette mission, disons… Plus amusante. Depuis toujours, je me convaincs que la vie est mouvement. Je me persuade que ces derniers s’enchaînent et permettent aux plus avisés de sortir leur carte du jeu. Pour l’heure, j’attends mon mouvement. Patient, je resterai patient. Jusqu’à ce que vienne le bon moment. Le serveur s’approche du buffet, du côté opposé où se tiennent les convives – où se tient encore ma cible. J’avance la pointe de mon pied et, du plat de la main, empêche le jeune homme de couper son élan. L’équilibre rompu, il avance les bras dans une tentative désespérée et parvient en dernier lieu à s’accrocher à la nappe de soie nacrée.

Quel magnifique envol. Je n’aurais pu espérer mieux. Néanmoins, je n’ai pas le temps de l’admirer d’avantage. Gracieusement, je me joue de la confusion qui suit la chute du gâteau. La surprise a fait son effet, plus que je l’espérais. Dans la manœuvre, j’ai même réussi à atteindre à coups de crème glacée plusieurs badauds prétentieux. Tous se reculent, s’agitent, cèdent à la cohue environnante. Ma dague se fraie un chemin entre mes doigts ; Le moment est là.

Je n’ai besoin que de trois instants.

Un. Je me glisse dans le dos de Rodrigue et m’approche au plus près de cet homme qui me répugne, mettant de côté ma propre aversion. Deux. D’une main, j’effleure la courbe bombée de son ventre, geste presque trop gracieux pour l’ordure qu’il est. De l’autre, je remonte ma lame le long de son bras, veillant à ce qu’il ne me remarque pas. Trois. L’acier glacé entre en contact avec sa peau grasse. Avant qu’il n’ait le temps de réagir, ma lame a dessiné le long de sa carotide la blessure qui signe sa perte.

Lorsqu’il s’effondre – tâchant irrémédiablement le parquet vernis, quelle tristesse – puis génère une véritable symphonie de cris de souris, je suis déjà loin. Des volutes de fumée s’échappant de mes lèvres entrouvertes où ce sourire s’est définitivement accroché.


L’aube.



| Je suis un souffle. |
« Courage, mon ange. Tu vas t’en sortir. »

Les encouragements de son époux n’atteignent pas Isalys comme elle l’aurait souhaité. Les muscles contractés de son visage empli de sueur et les cheveux collés à ses tempes ne sont qu’un vague aperçu de la douleur qui enserre ses entrailles en ce moment même. Par le Dragon, pourquoi fallait-il souffrir autant pour goûter ensuite à la joie maternelle ? Isalys sent ses forces l’abandonner peu à peu. Cela n’aurait jamais dû arriver. Pas ici, pas maintenant… C’est beaucoup trop tôt ! Et s’ils ne survivaient pas, que deviendrait-elle ? Elle, qui avait chéri ce ventre rond pendant près de sept mois sans faillir. Qu’avait-elle fait pour mériter pareille souffrance et pareille crainte ? La terreur envahit peu à peu ses traits, tandis qu’elle songe avec plus de précision aux issues éventuelles. Pourquoi avaient-ils entrepris ce voyage ? C’était une erreur. Jamais ils n’auraient dû accepter, surtout au vu de sa condition.

Isalys pousse un hurlement de douleur et s’accroche encore plus fort aux doigts de Keith. Paniqué, l’homme plonge une nouvelle fois le chiffon dans la bassine d’eau à ses côtés et entreprend de rafraichir son épouse par tapotements successifs sur son front. Il n’a aucune formation, aucune connaissance pour gérer l’accouchement de prématurés… Pourquoi avait-il accepté de rejoindre cette caravane jusqu’à Fériane ? Il n’avait pas réfléchi. L’idée de pouvoir vendre à un bon prix son étoffe, dans ces temps difficiles, avait été à elle-seule une source motivant au départ. S’il avait su…

Un nouveau cri déchire la roulotte ou ils se trouvent, lui remettant les idées en place. Il rejoint l’une de leurs amies et, prenant soin d’ignorer le regard soucieux qu’elle lui adresse, se place au niveau des jambes d’Isalys. Serrant les dents, le futur père s’apprête à donner vie à leurs enfants au moins autant qu’elle.

« Accroche-toi, ma puce. »

Seul un autre hurlement vient lui répondre.


| Je suis un sourire. |
« Regarde-les, Keith. Ne sont-ils pas merveilleux ? Ce sont nos enfants, nos trésors. Ils sont si petits. »

Keith lève des yeux attendris vers Isalys. Malgré son air fatigué, elle rayonne. Il l’aime également pour cela ; pour toute cette douceur et cette force intérieure qui pulsent dans chacune de ses veines. Doucement, la jeune femme effleure les pieds minuscules de leur petit garçon. Elle s’amuse de ses orteils et de ses doigts, avant de laisser ses propres phalanges se perdre le long de ses joues. L’enfant, endormi, bouge à peine à ce contact.

Keith tourne la tête en sentant un mouvement entre ses bras. Sa fille est d’ores et déjà plus active que son grand frère… Il sourit et, se penchant lentement en avant pour ne pas effrayer cette fleur fragile, dépose un baiser sur le front du nourrisson. Ses lèvres s’attardent sur la peau de cet être encore si chétif. Au fond de lui, un nouveau sentiment éclot. Et, s’il se sait vulnérable, il ne peut empêcher cette promesse de s’exprimer : dorénavant, sa famille passera avant tout le reste.

Ils étaient arrivés à Fériane quelques jours auparavant. En prenant connaissance de leur situation, les rêveurs n’avaient pas hésité à les accueillir au sein de la Confrérie. L’état général d’Isalys avait été jugé préoccupant et avait nécessité leur intervention. Keith s’était chargé de veiller sur chacun de ses souffles, jusqu’à ce qu’elle trouve l’énergie nécessaire pour demander à voir leurs jumeaux – autant dire que l’attente n’avait pas été longue. L’homme perd un instant son regard dans la chambre baignant de lumière qui l’entoure et laisse enfin la sérénité du lieu l’atteindre. Ils n’auraient pu être plus en sécurité qu’ici, et c’est tout ce qui compte.

« Aloïs et Naelia. »

Un sourire étire les lèvres de Keith, en écho parfait à celui qui illumine le visage d’Isalys, tandis que les deux prénoms s’échappent dans la chaleur de l’air estival.


| Je suis un jeu. |
« Naelia, arrête, tu sais qu’on n’a pas le droit. »


La fillette se retourne et dévisage son frère, impérieuse. Rien, dans l’impétuosité de sa chevelure sombre ni l’ambre sauvage de son regard, ne laisse de doute sur cette beauté qui est déjà sienne. Elle fronce les sourcils et croise les bras sur sa poitrine. Du haut de ses sept ans, elle a déjà toutes les caractérisations d’une meneuse – ou du moins, elle s’en persuade.

« Ne fais pas ta poule mouillée, Aloïs. Papa et Maman n’en sauront rien. Et puis, ce sera marrant ! »

Un sourire ourle ses lèvres et ses prunelles s’illuminent. Aloïs pousse un profond soupir en constatant qu’il ne peut tout simplement pas résister à sa jumelle. Et puis, elle a parfaitement raison, cette petite escapade promet d’être amusante. Résigné, le garçon suit sa sœur sur le chemin menant à la forêt. La clarté du jour l’éblouit et il cligne les yeux plusieurs fois avant de pouvoir mettre une image nette sur ce qu’il voit. Il promène son regard fauve sur le paysage qui l’entoure. Derrière eux, le convoi s’installe tranquillement pour profiter d’une soirée et d’une nuit calmes au milieu d’une prairie verdoyante. Devant eux, un petit boisé s’étend et, comme une invitation, l’enchevêtrement des troncs qui le composent ainsi que le bruissement des feuilles répandent autour d’eux un certain mystère qui indéniablement attire. Aloïs passe une main dans ses cheveux qui malgré son jeune âge lui arrivent déjà jusqu’aux épaules puis, après une seconde d’hésitation supplémentaire, s’enfonce dans la forêt à la suite de Naelia.

Véritables feux follets, les deux enfants grimpent le long d’un arbre et viennent se percher chacun le long d’une branche, armés d’une multitude de petits cailloux.

« Patience. Il va venir. »

Un grognement s’extirpe des buissons sous leurs pieds. Les deux polissons retiennent leurs souffles, tous sens aux aguets. Quelques instants plus tard, un sanglier vient se placer sous leur arbre, à l’endroit même où ils ont disposé les restes de leur dernier repas. Un sourire victorieux étire les lèvres de Naelia.

« Maintenant ! », murmure-t-elle.

Les deux enfants lâchent leurs projectiles. Surpris, l’animal bondit en arrière et s’enfuit en poussant des cris stridents. La fillette éclate de rire.

« Quel peureux ! Pire que toi ! »

Aloïs envoie un coup de coude à sa sœur avant de se laisser glisser au sol. Revenus sur la terre ferme, les deux garnements s’éloignent en se chamaillant. Un bruit derrière eux attire l’attention d’Aloïs, l’amenant à se retourner… Et à tomber nez à nez avec deux prunelles ivres de fureur. Un grognement déchire la quiétude du bois tandis que le garçon, attrapant Naelia par le bras, l’entraine dans sa fuite.

« Cours ! »

Le sanglier s’élance à leur poursuite, furibond. Aloïs retient sa sœur lorsqu’elle trébuche sur un amas de branches au sol, perdant quelques précieuses secondes. Alors qu’ils atteignent l’orée de la forêt, il peut presque sentir le souffle ardent de l’animal dans son dos. Frisson. Crainte. Alors que le sanglier s’apprête à se jeter sur les enfants, deux mains géantes le saisissent au vol et l’envoient voler un peu plus loin. Aloïs s’immobilise, à bout de souffle, et dévisage l’être qui a osé s’en prendre à leur poursuivant. Deux mètres de haut sur un mètre vingt de large, de longs cheveux blonds qui s’étendent négligemment sur ses épaules, un visage aux traits anguleux et deux yeux… Ses yeux, parlons-en. Deux iris aussi glacées que les montagnes hostiles du grand Nord qui le scrutent intensément. Pour un peu, il sentirait presque ses muscles fondre sous sa peau.

L’animal se relève et grogne, défiant du regard le géant qui lui fait face. Loin d’être impressionné, l’homme soulève son immense hache et esquisse deux pas dans sa direction au moment où la bête se met à charger. Un coup, unique, s’abat sur la nuque du sanglier qui se laisse tomber au sol dans un dernier râle.

Naelia lève la tête vers leur sauveur, admirative. Les yeux brillant de larmes de crainte, elle lui offre un maigre sourire et balbutie faiblement :

« Merci. »

Le guerrier dévisage un instant les deux enfants puis, au bout d’un temps infiniment long, finit par éclater d’un rire tonitruant et presque aussi effrayant que la hache elle-même. Il s’empare de la carcasse de l’animal et, couvrant les jumeaux d’un regard où se mêlent tendresse et amusement, les pousse sans modération vers le campement.

« C’est moi qui vous remercie, bande de vilains garnements. Grâce à vous, on aura de quoi festoyer ce soir ! »

Aloïs jette un coup d’œil au visage de sa sœur et y lit le même étonnement que le sien. Ils partagent les mêmes pensées. Cet homme, quelle que soit son identité, est décidément bien étrange…


| Je suis l’espoir. |
« Brivaël ! Brivaël, attends ! »

Intrigué, le Thül se tourne vers l’origine du cri et s’étonne de découvrir un jeune garçon d’à peine neuf ans courant vers lui. Sans hésitation Aloïs plonge ses prunelles dans celles glacées du colosse.

« Emmène-nous avec toi. S’il te plait. »

Brivaël contemple un bref instant la mine sérieuse de l’enfant avant d’éclater de rire. Contenant à grande peine son hilarité, il pose un genou au sol pour se mettre à sa hauteur et lui ébouriffe les cheveux avec tendresse. Aloïs tente de se dégager, en vain. Il déteste lorsque leur ami l’infantilise de la sorte.

« Hors de question, c’est beaucoup trop dangereux. Ta sœur et toi, vous ne savez même pas vous battre. »

Aloïs croise les bras sur sa poitrine et retient le soupir exaspéré qui lui monte dans la gorge. S’il a toujours été capable de contrôler ses émotions, ce n’est pas le cas de Naelia. Sans qu’il ne l’ait remarquée, sa jumelle se tient à présent à ses côtés et semble bien décidée à ne pas laisser son ami lui échapper.

« Alors apprends-nous ! »

Le Thül hausse un sourcil surpris avant de secouer négativement la tête, plus amusé qu’autre chose.

« Pour que vos parents me reprochent les éventuelles têtes coupées ? Ne rêvez pas les mômes, je suis fou mais quand même pas à ce point! »

Puis, notant l’air attristé des jumeaux, le guerrier reprend d’un ton plus doux :

« Un jour, je vous montrerai. Mais pas aujourd’hui. Un peu de patience, par la Dame ! »

Un clin d’œil vient compléter cette promesse. Déjà, frère et sœur se retrouvent seuls au milieu du campement, un sourire rêveur accroché aux lèvres, le cœur épris d’une joie nouvelle ; celle d’un vœu qui vient à point nommé.


L’aurore.


| Je suis l’intelligence. |
« Allez viens, face de siffleur mal léché, je t’attends ! »

Aloïs jette un coup d’œil provocateur au guerrier face à lui. Hilare, Brivaël se rue en avant, les mains à découvert pour lui signaler qu’il est désarmé. C’est ainsi qu’il compte le battre ? Sans arme, tandis que lui tient une épée ? Médusé, le garçon manque de ne pas réussir à échapper au Thül et parvient de justesse à s’extirper de la promesse d’une étreinte musclée. A présent dos au géant, il tarde à se remettre de ses émotions. Trop lent, il est beaucoup trop lent. A peine a-t-il le temps de se retourner qu’il se sent soulevé dans les airs comme une vulgaire poupée de chiffon. Il croise les prunelles amusées de Brivaël et, incapable de s’avouer vaincu, tente de se dégager de son emprise… En vain. Déjà, le colosse le hisse sur son épaule, le faisant passer de poupée à l’état de victuailles, et entreprend de le balader joyeusement à travers le camp d’entrainement.

« La pêche a été bonne, les enfants ! Regardez ce que j’ai trouvé ! »

S’il ne les voit pas, Aloïs entend parfaitement les éclats de rire et les remarques moqueuses provenant des autres Thüls. Loin de perdre contenance, le garçon maîtrise le joug de sa colère et observe le lieu qui l’entoure. Aucune arme n’est à sa portée, à moins que… L’enfant calque ses mouvements sur la démarche nonchalante de son ami puis, profitant de l’élan que lui donne le pas de Brivaël, s’appuie de toutes ses forces sur ses bras pour se projeter le plus loin possible de la cuirasse contre laquelle il est maintenu contre son gré.

Il ne laisse pas à Brivaël le temps de comprendre. Suspendu au fil sur lequel sèchent paisiblement les chemises des guerriers, Aloïs se laisse tomber au sol et défie silencieusement son ami. La surprise passée, le Thül croise les bras sur sa large poitrine et sourit narquoisement au garçon. Jusqu’à ce qu’il se décompose. D’un geste hâtif qui confirme ses craintes, il prend conscience de la situation un peu tard : le chenapan est déjà loin. Sourire aux lèvres et sa bourse à la main.

Vaincu, le guerrier est vaincu. Par un enfant de dix ans, qui plus est. Mais que peut la force brute face à l’intelligence d’un stratège ? Le sourire renait sur les lèvres de Brivaël. Peu importe ce que l’avenir réservait à ce môme. Aloïs s’en sortirait toujours.


| Je suis la volonté. |
A bout de souffle. Voilà plus de deux heures qu’ils s’entrainent, et Brivaël ne lui accorde aucun répit.

« Ta garde, Aloïs ! Fais attention ! »

Prudence. L’enfant virevolte, pare, esquisse encore les prémices d’une nouvelle feinte. L’épée qu’il tient entre ses doigts a beau être deux fois plus courte que celle du Thül, elle pèse sur chacun de ses muscles. Haletant, le garçon esquive un énième coup porté à son attention mais ne décèle pas à temps celui qui suit.

Envol. Aloïs atterrit lourdement au sol dans un nuage de poussière. Il tousse pour dégager la poussière de ses poumons avant de lancer un regard empli d’amertume à son adversaire. Parviendra-t-il un jour à le battre sans ruser ? Lassé de n’avoir qu’une succession d’échecs en guise de palmarès, le garçon ne se relève pas tout de suite. La voix bourrue de Brivaël interrompt subitement sa réflexion.

« Blessé ? »

Aloïs plonge ses prunelles ambrées dans celles, azurées de son ami avant de secouer négativement la tête.

« Alors qu’est-ce que tu fabriques encore au sol ? »

Résigné, l’enfant pousse un profond soupir et retient une grimace tandis qu’il se remet sur pied. Un sourire effleure ses lèvres, simple écho de celui qui enjolive les traits de son compagnon. Instinctivement, il se remet en garde. Le sourire de Brivaël ne cesse plus de s’étendre tandis qu’une certitude éclot dans son esprit. Bien qu’Aloïs n’en ait pas encore conscience, la leçon du jour, elle, est déjà terminée.


| Je suis un rêve. |
Quatorze ans. Les années passent mais le temps ne l’atteint pas. Certes, son visage commence à perdre ses rondeurs enfantines et ses muscles à gagner en puissance, tout comme chaque jour s’émeut de son précédent sans qu’il n’y prête attention. Quatorze ans, déjà. Quatorze ans, à peine. Le regard perdu dans l’aura orangé de la braise incandescente, Aloïs remonte la couverture sur ses épaules, tentant par ce simple geste d’échapper à la vague de mélancolie qui l’assaille. Peu à peu, il prend conscience des personnes qui l’entourent, des rires qui ne cessent de fuser et de cette allégresse que l’on n’arrête plus. Ce soir, l’ensemble du convoi se réunit pour fêter la naissance des jumeaux miraculés. Nés prématurés, destinés à mourir, et blablabla… Toujours cette même rengaine, n’y a-t-il pas moyen de changer de disque ?

Aloïs se détache de la quiétude que lui offre le feu pour chercher sa sœur à travers les cuirasses. Naelia rayonne. Souriante, elle offre au monde la preuve irréfutable de la joie qui parcourt son corps en cet instant. Le garçon observe un moment les traits de sa jumelle, pensif. Pourquoi ne parvient-il pas à être d’une humeur aussi légère que la sienne ? Avant qu’il n’ait le temps de se pencher véritablement sur cette question, des éclats de voix attirent son attention. Lentement, Aloïs se lève et se joint à la foule qui entoure la source des cris. Brivaël se tient là, au milieu de tous, plongé au cœur de son histoire. Un sourire étire les lèvres d’Aloïs. Il a toujours été friand des aventures de son ami – même s’il le suspecte de rajouter quelques détails pour rendre le tout plus attrayant qu’il ne l’est réellement.

« Il y avait deux Raïs face à moi. Aussi gluants et verdâtres que Tilion après une soirée un peu trop arrosée. Quoi, ne me regarde pas comme ça ! Tout le monde ici te surnomme le Dégobilleur, c’est pour dire… Bref. Je me tourne donc vers ces immondes bestioles et, saisissant ma hache de mon unique bras valide, je m’avance vers elles, bien décidé à en découdre. Par la barbe de Merwyn, ce que ces monstres peuvent être lents ! J’ai le temps d’en emplâtrer un avant même qu’il ne lève sa patte d’insecte vers moi, juste comme ça, vous voyez ? »

Le Thül décrit un large cercle de son bras droit, hache à la main, avant de poursuivre sa narration. Dans la foule, des murmures d’admiration s’élèvent à certaines de ses phrases. Aloïs secoue doucement la tête et laisse son regard dériver au-delà du cercle de spectateurs. Il s’enivre de chacun des mots que lui offre le Thül sans aucune modération. De toutes ces histoires de bataille, il ne conserve qu’un souvenir unique : celui de l’héroïsme dont fait preuve chacun des combattants. Comme si l’idée de donner leur vie pour l’Empire était une évidence qui s’imposait d’elle-même.


| Je suis une blessure. |
« C’est impossible. »

Les larmes roulent le long de ses joues, intarissables. D’un geste rageur, Aloïs les essuie du plat de la main et cherche sur le visage de son père un indice qui permettrait de déceler son mensonge. Comment ? Pourquoi ? L’adolescent de quinze ans tourne la tête et découvre la mine décomposée de sa sœur. Les larmes inondent son visage, comme une empreinte de la peine qui en ce moment-même l’assaille. Une douleur sourde écrase de son audace la poitrine d’Aloïs. Des souvenirs, par dizaines, déferlent en un flot continu de son esprit jusqu’à son cœur, ouvrant à vif des blessures qu’il pensait fermées à jamais. Et, au milieu du tumulte de ses réminiscences, l’image d’une promesse presque effacée s’impose naturellement à lui.

« Les enfants, je… »

Impuissant. Keith se sent impuissant face au chagrin de ses propres enfants. Il jette un regard implorant à Isalys ; leur mère a toujours été plus douée pour ce genre de choses. Tendrement, sa bien-aimée lève une main vers le visage de Naelia et effleure du bout des doigts les perles qui ornent ses traits. Elle leur offre un doux sourire, prenant le temps de choisir avec soin chacun des mots qu’elle s’apprête à prononcer.

« Un grand sage a dit un jour qu’on ne mesurait pas la valeur d’un homme à ses possessions ou à ses paroles mais à sa fidélité, sa maturité et son courage. Brivaël a donné sa vie pour l’empire, non par obligation mais par choix. Et son courage, celui-là même qui l’a ce matin poussé à partir à l’assaut des troupes ennemies… C’est cette bravoure qu’il serait fier de vous voir porter à votre tour. »

Aloïs boit chacune des paroles d’Isalys comme si elles s’avéraient être un baume. Lentement, il prend conscience de l’importance de ces quelques mots. Certes, le Thül ne sera plus là pour se moquer éternellement de ses attaques hasardeuses à l’épée ou pour corriger la position de ses jambes, tout comme il ne sera plus en mesure de lui conter toutes ces histoires de batailles. Mais avec les paroles de sa mère nait une nouvelle certitude : Brivaël est partout. Ici et ailleurs. Dans chacun de ses gestes. Et, s’ils ont trébuché aujourd’hui sous l’impact de la terrible nouvelle, les jumeaux peuvent encore entendre résonner dans leurs tympans la voix bourrue de leur ami. Comme un appel.


| Je suis une envie. |
« Tu es sérieux ? »

Aloïs s’arrache à la contemplation de la voûte céleste pour croiser le regard inquiet de sa sœur. Lentement, il remonte la couverture qui couvre leurs deux corps. Par la Dame, est-il possible d’avoir aussi froid ? Il soupire et jette un coup d’œil à la prairie environnante. Au bout de ce voyage, ils trouveront Al-Jeit. Aloïs songe à la capitale comme à un joyau aux multiples facettes, que ni la fureur des intempéries ni la candeur des hommes n’érodent. De temps à autre, il se surprend à rêver de ces grandes tours de jade ou de la beauté de l’Arche qui lui ont si souvent été décrites par les voyageurs qu’il rencontre. Et il s’impatiente. Il lui tarde de déambuler à travers le quartier marchand, de perdre corps et âme dans la magnificence de cette cité qu’il adore avant même de l’avoir vue. Seule Naelia ne partage pas cette idée. Pour la première fois en seize ans, sa jumelle s’oppose à lui. Avant qu’il n’ait le temps – ou le courage – de lui répondre, la jeune fille reprend la parole, bien décidée à ne pas le laisser lui échapper.

« Tu as tout ici. De quoi te nourrir, des Thüls pour t’apprendre à te défendre et continuer à progresser, des parents aimants, sans oublier une sœur formidable. Que te faut-il de plus, Aloïs ? »

Malgré l’ironie dont elle fait preuve, Aloïs devine sans peine l’inquiétude qui s’est emparée d’elle au moment-même où il a prononcé le nom d’Al-Jeit. Pourrait-il lui expliquer sans qu’elle ne se braque ? Il n’a jamais été à l’aise avec les mots. Alors les manipuler face à une Naelia énervée… Un nouveau soupir s’échoue à la commissure de ses lèvres.

« Il me faut de la vie. De l’aventure. Des découvertes. Il me faut une preuve, quelque chose qui me permettrait de croire que tout ce que nous racontait Brivaël a du sens. Et cette évidence, je ne la trouverai que là-bas. Il n’y a plus rien pour moi dans la vie d’itinérant. Le comprends-tu ? »

Naelia dévisage longuement son jumeau en silence. Malgré la pénombre de la nuit, elle distingue sans peine les traits harmonieux de son frère, dont la peau claire se trouve nuancée d’argent sous l’éclat de la lune. Jamais elle ne l’a vu aussi sûr de lui. Et, si elle ignore toujours que la pointe de douleur qu’elle sent éclore au creux de sa poitrine ne cessera de s’accentuer dans les années à venir, elle peut déjà se convaincre d’une chose : Aloïs partira. Avec ou sans elle.


| Je suis une découverte. |
Al-Jeit. Existe-t-il plus grande beauté que la capitale elle-même ? Emerveillé, Aloïs retrace de l’ambre de son innocence les contours de cette splendeur et, sans l’ombre d’un remord, se laisse subjuguer. Tout en elle n’est que beauté, bien loin de celle des Dentelles Vives ou de la cité d’Al-Chen. Al-Jeit est vie. Al-Jeit est mouvement. Al-Jeit est un dessin dont les esquisses brodées de filaments dorés ne connaissent aucune limite. Du moins, c’est ainsi qu’il comprend la cité. De cette peinture aussi vivante qu’irréelle, il ne tire qu’une envie sourde, plus pressante encore qu’elle ne l’a jamais été. D’un coup de talon, il ordonne à sa monture d’accélérer le pas, négligeant le monde qui l’accompagne sur le pont. Le dallage scintille d’un mélange de couleurs chatoyantes sous l’effet du soleil couchant qui réchauffe son être aussi bien que son cœur. Cette chaleur d’ailleurs, pourra-t-il s’en passer un jour ? Aloïs n’a jamais été aussi enthousiaste à l’idée de retrouver les terres du Sud, ce qui n’a pas échappé à ses parents… Ni à quiconque, d’ailleurs. Seule sa sœur demeure morose, redoutant cet instant qui, elle le sait, ne tardera plus à arriver. Si elle a de toutes ses forces tenté de repousser l’inévitable, Naelia n’a su avoir raison de l’entêtement de son jumeau ; un trait de caractère dont elle se serait d’ailleurs volontiers passé.

Le souffle court, Aloïs oublie la mauvaise humeur de Naelia et s’abandonne à sa contemplation. Devant ses yeux, la capitale ne cesse plus de dévoiler l’étendue de ses charmes. La porte d’Améthyste reluit de dizaines de reflets, du mauve le plus pur au violet le plus ombragé. Et, par la Dame ! Comme l’enchevêtrement de ces armatures impose en lui le plaisir de ces souvenirs… Il ne saurait passer outre la délicatesse de ces constructions et l’harmonie de ce paysage sculptural. Tandis qu’il franchit l’ultime barrière qui le sépare encore de la capitale, Aloïs chasse d’un revers de la main la brume de ses doutes. Al-Jeit est une infinité de possibles. Mais avant toute chose, Al-Jeit est une souveraine.
La sienne.


| Je suis un choix. |
« Je pars. »

Keith manque de s’étouffer avec le bout de siffleur qu’il s’apprêtait à avaler en entendant cette annonce. Et si ses craintes s’avéraient fondées ? Il jette un œil à Isalys qui observe leur fils d’un air médusé. Partir. Pour aller où ? Il n’y avait aucunement matière à s’échapper. Refusant de comprendre l’évidence, mari et femme choisissent, comme à leur habitude, de tenter de raisonner leur progéniture de façon douce.

« Et s’il n’y avait rien pour toi ici ? Que feras-tu ? »

Ces questions ne sont que des murmures, extériorisant la terreur qui, pour l’instant marionnette muette, refuse encore de laisser sa puissance s’exprimer. Aloïs offre un sourire rassurant à sa mère.

« Cela n’arrivera pas. »

Keith secoue la tête, incrédule. S’il avait parfaitement senti le désarroi de son fils dans ces derniers mois, il s’était contenté de mettre cela sur le compte de l’adolescence. Il n’a que dix-sept ans, après tout… Il est normal de se laisser dépasser par ses émotions, à cet âge-là. Bien trop naïf, voilà ce qu’il avait été. Le marchand pousse un soupir, incapable de trouver les mots dans une situation pareille. A ses côtés, Isalys est maintenant terrorisée et ne parvient plus à contrôler sa peur.

« Pour quoi veux-tu nous quitter ? Qu’y a-t-il ici que nous ne pouvons t’offrir en te gardant à nos côtés ? »

Comme le ton de sa voix est douloureux… Aloïs frissonne sous l’impact. Evidemment, il s’est préparé à ce genre de situation mais pour autant, il ne peut empêcher cet étau de culpabilité de l’enserrer de ses griffes. Et, l’espace d’un instant, ses convictions vacillent et son équilibre oscille. N’y a-t-il pas là une erreur à commettre ? Il ferme les yeux quelques secondes et prend une profonde inspiration.

« J’ai une promesse à tenir. Envers Brivaël. Et même si vous ne le comprendrez sans doute pas, il n’y a qu’ici que je serai en mesure d’effacer cette dette. »

Keith observe son fils d’un air songeur. Il n’est jamais évident de voir ses enfants grandir jusqu’à l’envol mais pourtant, il ne se sent pas triste pour autant. Au contraire, il n’a jamais été aussi fier. Un doux sourire se dessine sur ses lèvres tandis que d’une main, il s’empare des doigts de son épouse. Isalys n’a pas le temps de lui demander de s’expliquer qu’une autre voix résonne, plus incertaine.

« Je pars aussi. »

Les deux époux tournent la tête vers Naelia qui, le regard posé sur un Aloïs décontenancé, ne fléchit pas. Keith sert plus fort encore la main de sa compagne, le cœur partagé entre fierté et douleur infinie. Lentement, les larmes roulent sur les joues d’Isalys sans qu’il ne puisse les retenir. Pourrait-il blâmer ses enfants pour cela ? Ce n’est pas dans ses intentions. Sous la table, Naelia trouve les doigts d’Aloïs et les sert si fort qu’elle manque de lui briser quelques phalanges au passage. Son frère ne peut s’empêcher de lui sourire tendrement. En dépit de ce qu’elle qualifie d’«idée loufoque », Naelia a fait son choix. Un choix surprenant, certes, mais qui inscrit au creux de la poitrine du jeune homme un bonheur palpable.

Trop occupé à se réjouir de leur futur proche, Aloïs n’aperçoit pas les larmes salées qui roulent sur les joues de sa mère.


Le Zénith.


| Je suis la force. |
Clic, clac. Pleuvent les coups. Les épées s’entrechoquent à un rythme endiablé, transformant la plateforme d’entrainement en un véritable concerto. Qu’ils sont beaux, ces futurs légionnaires… Ils sont l’élite, leur dit-on. Le futur de l’Empire. La garde la plus sûre du souverain en personne. Certains illuminés vous diront qu’ils ne sont que des marionnettes, de vulgaires pantins désarticulés n’ayant de « guerrier » que leur nom. Quelle bande d’imbéciles. Des beaux parleurs sans aucun courage, incapables de manier la moindre épée ou d’utiliser un arc. Les légionnaires sont tellement plus que de simples « guerriers ». Tiens, prenons un exemple : apercevez-vous, au-delà de la poussière environnante, l’essence même de ces combattants qui s’expose ? Il n’est plus un homme, ni tout à fait un lion. Ou du moins, pas encore. Mais le fauve qui en lui s’éveille n’a de cesse de le dévoiler. De douceur innocente, il devient guerrier impétueux, virevoltant au gré des parades. Le choc de sa lame contre celle de son adversaire se fait mélodie entrainante et rythme chacun de ses pas. Danseur gracile, l’être se soumet une nouvelle fois à l’impact de l’arme ennemie. Il me semble intouchable. Pas vous ? Le voilà qui s’élance et feint. Joueur, en plus de cela. La pointe de son épée courte transperce la garde opposée et, d’un coup de coude bien placé, notre apprenti légionnaire envoie son compagnon au tapis. De grâce, abrège ses souffrances… Il lève son arme, s’apprête à porter le coup fatal et finalement, tend la main au malheureux, un sourire amusé sur les lèvres.

« Bien tenté, Sol. »

La jeune femme éclate d’un rire léger et, après avoir saisi au vol l’aide qu’Aloïs lui propose, se remet sur pied. Elle le regarde malicieusement tout en s’époussetant avant de dégager les mèches ébène qui couvrent son visage.

« Je finirai par t’avoir, et tu le sais. »

Aloïs essuie soigneusement son arme, tâchant par tous les moyens de ne pas croiser les prunelles étincelantes de la jeune femme. Ses iris azurés ont fait chavirer plus d’un cœur, mais la belle amazone n’est pas des plus accessibles. Un tempérament de feu dans un corps qu’il juge encore trop chétif. Voilà ce qui caractérise Soline, sa sœur d’armes et également amie proche. Elle natte innocemment sa longue chevelure, s’attirant quelques regards alentours. Aloïs supporte difficilement ces coups d’œil envoyés à la dérobée – non par jalousie, mais parce qu’il considère que ceux qui se nomment pompeusement « hommes » se comportent là comme des couards, comme s’ils craignaient la colère de Sol. Bon, il est vrai qu’énervée, elle parvient à le faire hésiter, mais tout de même ! Il soupire et relève la tête, accrochant la sérénité de l’ambre à l’embrasement du saphir.

« Tu as toujours été une grande rêveuse, c’est ce que j’apprécie chez toi. »

Elle pose les poings sur ses hanches et hausse un sourcil amusé. Par la Dame, il ne rate pas une occasion de se payer sa tête, celui-là ! Qu’importe. Elle ne compte pas se laisser démonter par tant d’impertinence. D’un geste gracieux, elle s’empare de la lame encore fichée dans le sol terreux et se remet en garde, le défiant du regard. Réprimant un second sourire – plus franc encore –, Aloïs secoue doucement la tête et entame le premier assaut. Décidément, cette jeune effrontée ne cessera jamais de l’étonner.


| Je suis une discorde. |
« Je ne comprends pas, Naelia. »

Aloïs secoue la tête de gauche à droite et joue nerveusement avec l’une de ses mèches rousses en observant sa sœur. Elle se tient là, à un mètre de lui à peine et pourtant, jamais elle ne lui a paru être plus loin de lui qu’aujourd’hui. Impatiente, Naelia tapote du bout des doigts le bureau en acajou sur lequel elle s’est appuyée et qui s’avère être son lieu de travail. Elle est énervée et le lui fait bien comprendre, tant par ses gestes que par ses paroles.

« Evidemment, que tu ne comprends pas. Je ne vois pas ce que j’espérais, de toute façon. »

Le jeune homme la dévisage, à présent furibond. Que cherche-t-elle ? A lui faire perdre le peu de patience qu’il lui reste encore ? Il a pourtant été compréhensif lorsque, malgré tous les espoirs qu’il avait placés dans l’idée qu’elle le rejoigne dans la Légion Noire, sa sœur jumelle a choisi de prendre un banal emploi de secrétaire chez l’un de ces nobles qu’il déteste. Lorsqu’elle a réduit le temps qu’ils passaient ensemble sous prétexte d’être submergée de travail, il n’a pas protesté. Mais là, c’en est définitivement trop.

« Donne-nous donc le fond de ta pensée, alors. Qu’est-ce que tu crois ? Que tu peux me dire que tu ne veux plus me voir sans que je ne cherche à comprendre le pourquoi du comment ? Qu’est-ce qu’il te fait, Naelia ? Est-ce qu’il te blesse de quelque façon que ce soit ? »

La voix vibrante de colère ainsi que les poings serrés d’Aloïs en disent long sur son état d’esprit. Il se mord la lèvre afin de museler l’ampleur de ses craintes. Les traits de Naelia s’adoucissent lorsqu’elle aperçoit l’inquiétude sur son visage.

« Non, il ne me blesse pas. Il ne voit simplement pas d’un très bon œil le fait qu’un apprenti légionnaire vienne ici tous les deux jours. Il craint pour son image. »

Aloïs ouvre la bouche, prêt à envoyer paître ce fichu noble et sa réputation, mais se ravise subitement face à la pointe de tristesse qui perle dans les yeux de sa sœur.

« Ne reviens plus ici. Nous nous reverrons bientôt, je te le promets. Mais pour l’instant, garde tes distances Aloïs. S’il te plait. »

Le jeune homme ne trouve plus les mots. Résigné, il embrasse une dernière fois sa jumelle du regard avant de quitter la pièce d’un pas vif.


| Je suis un doute. |
Soline ne sait comment l’apaiser. C’est bien la première fois qu’elle voit Aloïs dans un tel état de nervosité… Lui qui est habituellement si tranquille, le voilà véritable fou furieux. Pour un peu, la jeune femme serait prête à parier qu’il est pire qu’elle dans la même situation. Elle suit son ami des yeux tandis qu’il arpente la pièce de long en large, la mine soucieuse. Pour ce qui lui semble être la centième fois, elle tente d’obtenir des explications sur ce subit excès de zèle.

« Elle a disparu, Sol. »

La légionnaire met un temps à comprendre l’identité du « elle ». Mais oui, bien sûr. Elle. Naelia. La sœur jumelle d’Aloïs. Disparue. Enlevée ? Enfuie ? Pourquoi ? Par et avec qui ? Soline s’approche lentement de son frère d’armes, tout en veillant à ne pas l’énerver d’avantage. Doucement, elle pose une main sur l’épaule aux muscles contractés comme jamais et, d’une simple pression de la paume, l’invite à s’assoir sur le canapé derrière eux. Aloïs se laisse finalement tomber sur le fauteuil de cuir clair, créant dans son sillage une envolée de cheveux roux. Sol s’installe à ses côtés et murmure :

« Raconte-moi. Depuis le début. »

Les mots coulent entre ses lèvres sans qu’il ne puisse les retenir, comme s’ils avaient été retenus trop longtemps. Et, exposée au grand jour, la terreur d’Aloïs dévoile l’étendue de sa puissance : le manque de nouvelles, les rendez-vous oubliés, les absences à répétition sur son lieu de travail. Après quelques jours d’enquêtes, les premières informations étaient tombées. Insuffisantes.

Selon des amis du noble chez qui elle travaillait, ce dernier se serait absenté pour cause de voyage d’affaires. L’a-t-il emmenée avec lui ? Aloïs refuse de croire que sa sœur jumelle a pu quitter la ville en omettant de le prévenir. Non, définitivement, il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire, et le jeune homme met un point d’honneur à trouver ce dont il s’agit. En grimaçant, il achève son récit sous l’œil attentif de son amie.

« … Le problème, c’est que dès que tu pointes le nez chez l’un de ces nobles, la moitié d’Al-Jeit est au courant dans les deux heures qui suivent. Et ma petite enquête est remontée jusqu’aux oreilles du maître d’armes qui, après m’avoir soufflé dans les bronches, m’a fortement conseillé de me concentrer sur mon entrainement. »

Il aimerait tant transmettre à Soline ne serait-ce qu’un dixième de ses doutes… Mais est-ce vraiment nécessaire ? La légionnaire pose la main sur le bras de son compagnon et lui offre un sourire rassurant.

« Ne te fais pas remarquer. On va poursuivre l’entrainement et, dès qu’on aura une minute de libre, on continuera les recherches. On va la retrouver. Ne t’inquiète pas. »

Aloïs cherche dans les prunelles azurées une quelconque trace d’hésitation, en vain. Sol semble persuadée d’être en mesure de mettre la main sur sa jumelle. Doit-il lui faire confiance ? Mais plus encore, a-t-il vraiment le choix ? Las de n’obtenir que des questions supplémentaires et aucune réponse digne de ce nom, le jeune homme se contente de hocher la tête avant de se passer la main sur le visage, visiblement peu convaincu. Peu lui importe les ordres. Puissent-ils être donnés par l’Empereur lui-même, Aloïs se sait incapable d’abandonner sa sœur à son propre sort.


| Je suis un accomplissement. |
« A la nôtre, Légionnaires ! Et à la fin de ces entrainements avec cette face de Raï de Delwyn ! »

Les verres claquent bruyamment au-dessus de la table et les conversations ne tardent pas à reprendre, ponctuées des éternels éclats de rire des soldats de la légion noire. Aloïs remonte ses cheveux en un chignon et laisse son regard dériver sur les personnes qui l’entourent. Cinq ans. Cinq ans de sa vie passés entre les hauts murs de la capitale gwendalavirienne. Aloïs n’en regrette pas une seule seconde. A présent âgé de vingt-deux ans, il est légionnaire et destiné à mourir pour l’empire. Et, maintenant que les derniers entrainements sont passés, il va de nouveau pouvoir se concentrer sur les recherches concernant Naelia… Ce qui n’est pas négligeable.

Deux ans déjà que sa sœur a disparu. S’il n’a jamais réellement cessé de chercher, le peu de pistes qu’il a trouvé n’a mené qu’à des impasses. Le regard perdu dans le vide, Aloïs se remémore ses derniers instants avec Naelia. Une vague de mélancolie s’abat sur ses épaules avec la puissance d’un Thül en colère sans qu’il ne tente de lui échapper. Morose, le jeune homme pousse un soupir, inaudible dans le vacarme ambiant de la Taverne. Seule la main de Soline sur son épaule parvient à lui faire reprendre pied avec la réalité.

« Santé, vieux frère ! Peut-être que ce passage dans le monde adulte t’incitera à adopter une coupe de cheveux digne de ce nom ! »

Aloïs dévisage un instant la jeune femme avant d’éclater de rire. Mettant de côté ses doutes et ses questions toujours plus nombreuses, il trinque avec elle avant de se joindre à la conversation. Il n’a que vingt-deux ans, après tout. Toute une vie s’offre à lui pour retrouver Naelia. Peu importe qu’il doive parcourir le continent d’Est en Ouest ou du Nord jusqu’au Sud. Il usera de chacune des capacités acquises ces cinq dernières années pour mettre la main sur sa sœur.

Informations personnelles

« Dans mon monde à moi, y a que des poneys. Ils mangent des arcs-en-ciels, et ils font des cacas papillons! » | Lya
Pseudo : Lya, Lyly, Neydoux, Poney punk, Ponito, Ponitotir, Ponigo, Niglo dans l'igloo, Lampadaire, Tête de pioche... N'hésitez pas à vous servir, surtout.
Age réel : 20 ans quasi révolus. :3
Pays d'origine : Le pays des cacahuètes.

Parlez-nous de vous : « Mais je ne suis pas folle vous savez! » 8D
Familier avec l'univers de Pierre Bottero? : Pierre, je vous aime un peu plus chaque jour. thatlook

Comment avez vous connu le forum ? : Je me baladais en sautillant paisiblement, quand tout d'un coup... POUF. IL EST APPARU TEL UN CHENIPAN SAUVAGE. OMG !
Un commentaire sur le forum ? : Le chaton est fourbe. Méfiez vous en. Et je vous aime, tous. :4233:

Demande particulière : Y a encore des cacahuètes en rab? Face
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Aloïs Caléen
Mercenaire

Histoire

« ... Je vous offre l'étendue de mon amertume. »

Le crépuscule.

| Je suis une erreur. |
« Allez, Aloïs, chante avec nous ! »

Le légionnaire secoue négativement la tête en souriant. Il n’a jamais été un chanteur digne de ce nom et ce n’est pas aujourd’hui, jour de ses vingt-sept ans, que ce genre de chose changera. Tandis que sa petite bande de compagnons entonne un nouveau « joyeux anniversaire » aussi bruyant que faux, Aloïs promène son regard sur le paysage enneigé qui l’entoure. L’avantage d’être en Terre du Nord, c’est qu’ils ne risquent pas de déranger grand monde. Le jeune homme décrit encore une fois les prairies immaculées, frissonnant à la simple évocation de la neige. Il regrette de ne pas avoir hérité de l’une de ces missions sur les plateaux d’Astariul ou dans les Dentelles Vives. Bref, à un endroit où son corps ne congèlera pas sous l’effet de la sournoiserie hivernale.  

« Alors, chef ? Que fait-on ? »

Malgré l’humour dont elle fait preuve en l’appelant ainsi, Aloïs sent pointer dans la voix de son amie une certaine fierté : celle de le voir réussir à atteindre son but. Après s’être entrainé d’arrache-pied pendant cinq ans, la réputation du jeune homme n’est plus à faire parmi les légionnaires. Du combattant acharné au stratège avisé, Aloïs ne compte plus les éloges de ses supérieurs, bien qu’ils ne l’atteignent pas. Aussi, lorsque ce poste de chef de patrouille lui a été proposé, ni Soline ni les autres n’ont paru s’en étonner. Il tire légèrement sur les rênes de sa monture. Devant eux, la route qu’ils suivent se réduit à un chemin serpentant entre deux pans de montagnes glacées – le coin parfait pour un guet-apens. Aloïs fronce les sourcils et tourne subitement la tête vers sa sœur d’armes.

« Joanis et toi, vous passez en fin de file. Demande à Kyan et Meven de surveiller les hauteurs avec leurs arcs. Je serai l’éclaireur. Restez sur vos gardes. »

Face à cette autorité nouvelle, Soline retrouve son sérieux et hoche la tête avant de disparaitre de sa vue. Aloïs se concentre sur la voie qui se dégage devant eux. Tout ici n’est que silence, et le légionnaire n’a jamais été dupe sur le mutisme de la nature qui l’entoure. Elle n’est généralement pas annonciatrice de jolies choses. Alors que les chevaux s’engagent entre les deux monts, le jeune homme talonne sa monture, l’invitant à accélérer l’allure. En tant qu’éclaireur, il se doit d’aller au-delà du danger, quelles que soient ses inquiétudes. L’étalon alezan s’avance le long du chemin caillouteux dans un trot cadencé, Aloïs distingue un mouvement sur sa droite. L’arrêt est immédiat. Lentement, il s’approche de la source de sa curiosité – une nervure à même le flanc rocheux – et dégaine son épée courte. Plus que quelques mètres et… Une nuée d’oiseaux s’échappent de la pénombre avant qu’il n’ait le temps d’atteindre l’encoche. Surpris, le légionnaire protège son visage de ces envahisseurs d’un nouveau genre. Lorsque les battements d’ailes s’éloignent, il en profite pour inspecter l’intérieur de la grotte.

Des cris derrière lui interrompent ses recherches. Aloïs reconnait sans peine les voix de ses compagnons d’armes. Virevoltant sur ses postérieurs, sa monture s’élance en direction de ceux qu’il n’a pas laissés seuls plus de dix minutes. L’alezan s’immobilise brusquement mais Aloïs ne s’en formalise pas, tant sa surprise est intense. Devant ses yeux ébahis gisent sur le sol les corps de ceux qui l’ont accompagné durant ces dix dernières années. Peut-on imaginer pareille déchirure ? Le légionnaire met pied à terre et avance à travers les cadavres. Des trous parsèment le sol enneigé et, sur le visage de ses amis, il ne lit que de l’étonnement ; comme si ces soldats surentrainés n’avaient eu le temps de comprendre d’où le fléau surgissait. Il ferme les yeux de Kyan d’un geste empreint de douceur et détaille le jeune garçon. Des blessures profondes marquent la base de son cou, et répandent sur le sol immaculé une importante quantité de sang. Vingt-trois ans, il n’a que vingt-trois ans, par la Dame ! Est-ce un âge pour mourir ? Le souffle muselé par la douleur qui écrase sa poitrine, Aloïs se détache de Kyan et redoute de poser son regard sur les corps de ses autres compagnons.

Un mouvement devant lui le mène presque à courir. De ses lèvres asséchées par le froid, un cri de douleur vient briser le silence pesant de la montagne. L’ébène, le rouge et la pureté se superposent à même le sol. Au milieu de ces mèches éparpillées, deux prunelles azurées l’observent. Souffrance. La faible respiration de Sol soulève des volutes de fumée à chaque fois que l’air se dégage – encore – de ses poumons. Une seconde, peut-être deux, avant que le légionnaire ne soulève délicatement ce visage aux traits harmonieux que la douleur déforme. Aloïs serre les dents et, à la hâte, enlève son armure. Il déchire un pan de sa chemise et crée un garrot autour du bras déchiqueté de la jeune femme.

« Accroche-toi. »

Il appuie comme il le peut sur la blessure de sa gorge pour stopper l’hémorragie. Soline crachote un peu de sang et un semblant de rire s’envole du pourpre de ses lèvres. Un rire ? Aloïs peine à garder son calme. Alors qu’il s’apprête à soulever la légionnaire dans ses bras, elle retient sa main. Inébranlable.

« J’aurais aimé assister à la raclée que tu vas mettre à cet idiot de Delwyn en rentrant… Ça promet d’être mémorable. »

Elle sourit faiblement et ferme les yeux. Sa respiration se fait plus chaotique encore et, serrée contre le corps puissant d’Aloïs, elle puise dans ses dernières forces pour poursuivre.

« L’ennemi se tient toujours là où on s’y attend le moins, Chef. »

Elle aurait souhaité lui dire de ne pas s’en vouloir. Lui murmurer qu’il n’aurait pu rien faire et que, s’il s’était tenu à leurs côtés, lui aussi giserait sur le sol glacé des Terres du Nord. Et cela est inconcevable, tant pour elle que pour les autres. Aloïs doit vivre, grandir, diriger, enseigner. Il n’a eu de cesse de faire épanouir chacun d’eux ces dernières années, mettant de côté les chimères qui le taraudent afin de les voir éclore. Désormais, c’est à lui de porter ces valeurs qui sont les leurs. Oui, elle aurait aimé avoir le temps de lui dire tous ces mots qu’on n’oublie pas. Au lieu de cela, elle s’abandonne à l’étreinte de celui qu’elle a toujours considéré comme un frère et ferme les yeux pour la dernière fois.

Aloïs talonne sa monture qui se met en route d’un pas vif. La douleur qui lui broie la poitrine n’est rien à côté de la tristesse qui enveloppe chaque parcelle de sa peau. Lentement, il remonte la capuche de son manteau de fourrure, cachant à la vue du monde les larmes salées qui dévalent ses joues. Il s’éloigne, encore. Laissant derrière lui un brasier gigantesque, à la hauteur de la grandeur de ses compagnons d’armes. Et, si désormais les cendres de leurs corps appartiennent aux Terres du Nord, il se sait incapable d’oublier ces sourires qui étaient les leurs. Un frisson lui parcourt l’échine, comme un voile d’amertume qui réduirait à néant l’étincelage de ces souvenirs.


| Je suis un regret. |
Il baisse les yeux sur le corps endormi qui repose sur son torse. Enveloppée dans les couvertures de soie, elle semble si apaisée… Aloïs laisse ses doigts parcourir la chevelure flamboyante un moment, tâchant de s’approprier une partie de cette sérénité qui est la sienne. Subitement lassé de cette promiscuité, il se dégage en douceur de la chaleur des draps et s’assoit sur le bord du lit. La chambre qu’occupe Auxane est loin d’être spacieuse et bien garnie, mais ces détails lui importent peu. Il ne cherche ni l’extravagance ni la démesure lorsque ses pas le mènent à elle, seulement un peu de chaleur et un zeste de sauvagerie.

Auxane ouvre les yeux et laisse ses cils papillonner, sensible à la lumière dans laquelle la pièce baigne. Elle étire gracieusement chacun de ses muscles et contemple, sourire aux lèvres, l’homme assis sur le bord de son lit. La jeune femme a beau avoir l’habitude de voir passer des hommes sur ce matelas, elle ne peut dénigrer l’attirance qu’elle éprouve pour ce légionnaire. D’un geste tendre, elle lève la main et effleure le dos bardé de cicatrices du guerrier.

« A quoi songes-tu ? »

Aloïs frissonne en sentant les doigts d’Auxane sur sa peau nue. La question résonne encore dans ses tympans sans qu’il ne sache quoi répondre ; que peut-il lui dire ? Qu’il est responsable de l’attaque qui a signé la perte de ses amis trois ans auparavant ? Qu’il ne sait comment résister aux ténèbres vers lesquels sa culpabilité l’emporte ? Qu’aucun de ces entraînements qu’il s’impose ne parvient à sortir de son esprit les dernières paroles de Soline ? Nul mot ne s’échappe de ses lèvres. Il se retourne et caresse du regard le corps splendide d’Auxane tandis que la rouquine l’observe de ses yeux sombres, perplexe. Bien qu’ils ne partagent aucune attache, elle ne supporte pas qu’il lui échappe encore. Pour lui, Auxane aurait été prête à quitter cette vie de dépravée. Mais pourquoi s’enticher d’un homme qui ne ressent rien ? Sous ce masque d’impassibilité qui orne son visage, la jeune femme n’est toujours pas parvenue, au bout d’un an, à décrypter la moindre de ses pensées ; et chacune de ses tentatives pour y arriver s’est soldée par un échec à la hauteur de celui-ci.

Le légionnaire laisse un sourire amer ourler ses lèvres et se penche vers le flanc de la jeune femme. Après avoir parsemé son corps de baisers brulants, il remonte jusqu’à son visage et s’attarde sur ses lèvres, les yeux brillant intensément. Le souffle court, Auxane se suspend à l’objet de son désir avec ardeur. Le sourire d’Aloïs s’accentue lorsqu’il croise le regard de la belle.

« Tu es magnifique. »

Auxane sent le rose lui monter aux joues. Elle n’est pas habituée aux compliments venant d’Aloïs, même si elle a pleinement conscience de l’effet qu’elle a sur les hommes. Oubliant qu’il a volontairement éludé la question posée, elle sourit à pleine dents et s’abandonne une nouvelle fois à leur étreinte.


| Je suis un assassin. |
« Vous avez bien saisi quel était le travail demandé, Légionnaire ? »

Aloïs lève son regard ambre vers la femme qui lui fait face. Impérieuse, voilà le mot qui lui vient à l’esprit lorsqu’il décrit Lahna Zil’Elianth. Tout chez la capitaine de la garde est créé pour s’imposer, de sa large carrure d’épaules aux traits fermés de son visage, en passant par le ton glacial qu’elle emploie pour s’adresser à lui. Subitement, le légionnaire comprend pourquoi cette femme est déjà parvenue à effrayer plusieurs de ses camarades. Mais ce petit numéro ne fonctionne pas sur lui. Il hoche lentement la tête afin de répondre à la question de sa supérieure. Concrètement, il doit assassiner un noble ennemi de l’Empire et, bien qu’il n’ait encore aucune idée de la stratégie qu’il compte adopter, Aloïs ne doute pas de pouvoir parvenir au bout de cette mission.

Lahna l’observe quelques instants, peu convaincue. Pourquoi diable a-t-elle jeté son dévolu sur un homme à la fois efféminé et si peu aimable qu’il aurait pu à lui seul congeler son bureau tout entier ? Certes, Aloïs Caléen est compté parmi les prodiges de la Légion, mais tout de même… La tâche est ardue, même pour elle. Alors pour un simple soldat, elle frôle l’impossible.

« Je ne vous rappelle pas combien il est capital que vous réussissiez votre mission. En cas d’échec, les conséquences diplomatiques seraient irrémédiables. »

Aloïs plante ses iris dans les prunelles d’acier de sa supérieure. Ils doivent avoir à peu près le même âge et pourtant, elle s’évertue à le traiter comme un gamin de quinze ans. Peut-être devrait-il la présenter à son maitre d’armes, Delwyn. Entre coincés, ils s’entendraient à merveille. Malgré l’ironie dont il fait preuve par pensées, l’homme ne s’octroie pas le droit de laisser son masque d’impassibilité s’envoler. Il hoche humblement la tête en direction de Lahna et se contente de lâcher ces quelques mots.

« J’entends bien. Je ferai ce qui a été demandé, ni plus ni moins. »

Après avoir salué le Glacier, Aloïs tourne les talons et quitte la pièce. Il frissonne en sortant du palais et ne peut s’empêcher de maugréer. Maudit hiver... Même à Al-Jeit, le froid le poursuit sans cesser. Et puis, brusquement, son regard s’illumine et un sourire s’accapare ses lèvres. Il s’éloigne dans la rue d’un pas allant tandis que, lentement, l’idée mûrit dans son esprit. Dorénavant, il sait comment s’y prendre. Il sait comment se débarrasser de sa cible.


| Je suis un légionnaire. |
Clic, clac. Le bruit sourd de ses talons résonne dans les immenses couloirs du palais impérial. Aloïs s’immobilise brutalement devant l’imposante porte en bois massif qui le sépare de la salle du trône. Convoqué par l’Empereur… Est-ce de mauvais augure ? Il n’aurait su l’affirmer avec certitude et Lahna était restée évasive à ce sujet, pour ne pas dire muette. Un soupir lui monte à la gorge et son regard retrace le bois sculpté avec lassitude. En deux ans, Lahna n’avait aucunement abandonné cette image de glacier qu’elle lui avait donnée lors de leur première rencontre. Et, pourtant, les occasions de se rencontrer n’ont pas manqué, loin de là. Suite à la réussite de sa première mission, Aloïs est rapidement devenu un élément essentiel des plans d’attaque de la Capitaine ; et par « attaque », comprenez « bataille solitaire », et non « débarquement de trois escouades en tenue de combat ». Dans l’esprit de Lahna, le légionnaire s’imagine être passé du stade de « crevette des sables » à celui de « combattant invétéré ». Cette idée, loin de l’enorgueillir, se contente généralement de lui extirper un léger sourire ; un peu comme celui qui illumine son visage en ce moment même.

Aloïs recouvre son sérieux en pénétrant dans la salle. A sa grande surprise, Lahna se tient parmi les personnes présentes aux côtés de l’Empereur. Avec elle, ce sont tous les éminents représentants de l’Empire qui l’observent avec curiosité. Deuxième fait étonnant : le souverain est absent. Certes, Aloïs a entendu les rumeurs concernant son mauvais état de santé, mais l’idée de se trouver dans la salle du trône sans son principal occupant le dérange un peu. Il s’approche de la ligne humaine et s’immobilise devant eux, au garde-à-vous. L’un des membres les plus âgés de ce drôle de groupe s’avance alors vers lui.

« Présentez-vous. »

L’ordre est imparable. Aloïs ne se laisse nullement déstabiliser par les regards braqués sur lui, du simple curieux au véritable jaloux.

« Aloïs Caléen, soldat de la Légion Noire au service de l’Empereur. »

L’homme le dévisage par-delà ses lunettes en demi-lune et Aloïs lui renvoie l’image d’un homme solide qui maîtrise ses sentiments aussi bien que ses lames.

« Savez-vous pourquoi vous êtes convoqué, Légionnaire ? »

Aloïs se raidit imperceptiblement. Se pourrait-il qu’il ait une nouvelle fois fauté ? Ces dernières années ont pourtant été uniquement consacrées à son perfectionnement et aux recherches de Naelia. Et, dans l’un comme dans l’autre, il lui reste encore de nombreux progrès à faire. Qu’a-t-il donc manqué ?

« Non Monsieur, je l’ignore. »

La politesse n’est jamais feinte lorsqu’il s’adresse à des membres aussi importants. Son interlocuteur se détourne un instant de lui et échange un regard entendu avec ses confrères. En laissant ses prunelles dériver, Aloïs croise les iris argentés de Lahna et tente de s’y accrocher ; mais la capitaine, à peine démasquée, s’empresse de changer de cap, ne le rassurant pas quant aux paroles à venir.

« Suite à l’excellence de vos résultats et à la qualité de votre dévouement pour l’Empire, une décision de Sa Majesté a été prise à votre encontre. »

Le conseiller se tait une poignée de secondes et, après une brève inspiration, achève son annonce.

« Aloïs Caléen, par décret impérial et à compter de ce jour, vous voilà Maître d’armes. »

Maître d’armes. Rien que cela. Aloïs hausse les sourcils de surprise mais ne laisse pas la joie l’étreindre trop longtemps. Déjà, il a repris contenance et se contente de murmurer :

« C’est un grand honneur. »

Le vieil homme hoche la tête, visiblement satisfait de s’être acquitté de cette tâche et s’éloigne en compagnie des autres conseillers. Au travers de cette masse de cheveux gris, Aloïs cherche la chevelure rousse de Lahna sans la trouver. Le légionnaire secoue doucement la tête, plus amusé qu’agacé. Nul doute qu’elle est impliquée dans cette subite promotion… Finalement, être l’assassin personnel du Glacier ne présente pas que des inconvénients.


| Je suis une révélation. |
Al-Jeit, Auberge de la Pierre Angulaire, trois ans auparavant.

Quel brouhaha infernal. Il est encore au bout de la rue et parvient tout de même à l’entendre sans forcer son ouïe. Sa mine s’assombrit tandis qu’il remonte la rue des brindilles à la hâte. Il n’est pas en retard et pourtant, son cœur tambourine contre sa poitrine comme s’il sortait d’un marathon. Il est tendu et pour cause ; plus tôt dans la journée, l’un de ses informateurs lui a demandé de le rejoindre à l’auberge de la Pierre Angulaire, prétextant avoir des nouvelles informations concernant « sa quête ». C’est ainsi qu’il a choisi de nommer les vastes recherches qu’il a entreprit pour retrouver sa sœur jumelle, Naelia. Si jusqu’à présent, les pistes n’ont mené qu’à des impasses et des combats inutiles, le légionnaire se sait désormais tout proche du but. Et, comme s’il ne pouvait croire autre chose, il se convainc une nouvelle fois que sa sœur est bel et bien en vie. Comment sinon aurait-il pu trouver tous ces signes ?

Sans se préoccuper des regards dédaigneux des badauds qui encadrent la porte de la taverne, l’homme pousse la lourde porte de bois clair et pénètre dans la salle. L’endroit est bondé. Pas exactement le genre de lieu rêvé pour un rendez-vous aussi important que secret. Sans une once d’hésitation, le guerrier se dirige vers le fond de la salle, saluant au passage le patron du lieu. Dans son sillage, les discussions se font plus discrètes et les murmures, plus osés. Qui est-il ? Son armure de vargelite ne laisse aucun doute sur son appartenance à la Légion Noire et fascine autant qu’elle effraie. Enfin, il parvient à la table où dine un homme seul. Le visage joufflu, des boucles brunes crépitant sur le sommet de son crâne et une bedaine à rendre jaloux les plus grands buveurs de bière de la capitale. Le guerrier s’installe rapidement face à lui et, lorsqu’il ne sent plus sur son dos les regards inquisiteurs des autres personnes présentes, lui demande sans aucun préambule :

« Alors ? »

Un mot, une question, et aucune échappatoire. Renan déglutit et se souvient de respirer en sentant ses poumons l’implorer. Incapable dans un premier temps d’aligner deux propos cohérents, le marchand se contente d’essayer d’esquiver les deux prunelles ambre qui l’observent avec insistance. Aloïs ne retient pas un profond soupir face à l’agitation de son informateur. Il a beau n’avoir jamais levé la main sur Renan – ou presque, mais une petite frayeur n’a jamais fait de mal à un vaurien dans son genre – il se comporte comme si le légionnaire s’apprêtait à lui rompre quelques doigts… Ou quelques cervicales, au choix. Après s’être à moitié étouffé dans la mousse de sa bière blanche, Renan parvient finalement à prendre la parole.

« J’ai du nouveau concernant votre sœur. »

Aloïs ne réagissant pas, le marchand poursuit, de plus en plus incertain.

« D’après mes sources, elle se rapprocherait d’Al-Jeit. J’ignore ce qu’elle prépare et avec qui elle se déplace, mais elle devrait être dans la capitale d’ici quatre jours. »

Quatre jours. Quatre jours avant qu’il ne saisisse sa chance pour revoir le visage de sa sœur et, peut-être, trouver les réponses à toutes ces questions qui le taraudent depuis des années. Aloïs dévisage longuement Renan et ce dernier manque de se liquéfier sur sa chaise. Finalement, le légionnaire laisse le murmure s’échapper de ses lèvres.

« Où ? »

Renan tremble comme une feuille et sent sous ses vêtements la sueur lui coller à la peau.

« Certains parlent d’un bâtiment abandonné dans le quartier pauvre, non loin de l’ancienne horlogerie… »

Aloïs se redresse d’un bond et l’informateur sursaute. Lentement, le maître d’armes se penche vers lui et, lorsque son regard n’est plus qu’à quelques centimètres du sien, susurre.

« J’espère que tu n’oserais pas te moquer de moi, Renan. »

L’homme secoue frénétiquement la tête de gauche à droite et ne parvient plus à contrôler ses tremblements. Satisfait, le légionnaire se relève et quitte la table sans un regard de plus pour cette vermine. Quelques secondes plus tard, Aloïs se tient immobile dans la rue des Brindilles, un fin sourire brodé sur les lèvres. L’heure approche.


| Je suis une trahison. |
« Tu cherches quelqu’un, Aloïs ? »

Le légionnaire se raidit et, lentement, se remet sur ses pieds. De la toiture sur laquelle il s’est juché, il a un point de vue incroyable sur la bâtisse abandonné où s’organise un trafic qu’il n’a pas eu le temps d’identifier. Mais au ton de la voix qui a été employé par sa sœur, quelque chose lui dit qu’il ne tardera pas à le découvrir. Aloïs fait volte-face et détaille longuement les traits de sa jumelle. Ils n’ont plus en commun que l’ambre de leur regard. Les cheveux noirs de jais ondulent gracieusement sur ses épaules, dominant une silhouette qu’il devine musclée et rompue au combat. Aloïs sent son cœur se serrer à cette vision. Que lui est-il arrivé ? Il décrit encore l’armure sombre que porte sa sœur et, sentant une inquiétude sourde pulser au creux de ses veines au fur et à mesure qu’il la découvre, souffle à la nuit ses interrogations.

« Je t’ai cherché. Partout, sans répit. Que t’est-il arrivé ? Est-ce que tu vas bien ? »

Sous la terreur qui marque sa voix, Aloïs ne peut dissimuler une sincère préoccupation. Il esquisse quelques pas dans la direction de Naelia mais s’immobilise lorsqu’un sourire carnassier étire ses lèvres ; loin, bien loin de celui qui illuminait les traits de son visage lorsqu’ils n’étaient que des enfants.

« Evidemment, il a fallu que tu me recherches. C’est d’ailleurs pour cela que je suis ici ; pour éviter que tu ne nous trouves. Je suis venue te mettre en garde, Aloïs. Tu ne dois plus tenter de t’approcher de moi, de quelque façon que ce soit. Mes supérieurs ne sont pas ravis de savoir qu’un légionnaire traine dans leurs pattes. Quant à moi, je suis lassée de te voir me suivre comme un chien. Il est temps de lâcher prise, tu ne crois pas ? »

Aloïs en reste bouche bée. Est-il possible que Naelia ait changé à ce point ? Les différences ne se limitent apparemment pas au physique… Blessé plus qu’il n’osera jamais l’avouer, le guerrier se campe sur ses pieds et laisse sa colère s’exprimer.

« Lâcher prise ? Alors que tu as fui sans laisser aucune trace, sans donner une quelconque nouvelle ? Quatorze ans, Naelia. Quatorze ans que je te suis « comme un chien ». Et c’est ainsi que tu célèbres nos retrouvailles ? A quel point t’es-tu laissé entrainer dans toutes ces conneries ? »


Naelia éclate de rire, faisant monter la fureur d’Aloïs d’un cran. Pour qui se prend-t-elle, par la Dame ? Elle a beau être sa jumelle, il n’hésitera pas une seconde à lui remettre les idées en place si cela s’avère nécessaire.

« Décidément, tu ne comprends vraiment rien, mon pauvre Aloïs. »

Elle ouvre sa longue cape sombre et dévoile à la lune l’intégralité de son corps.

« Que vois-tu, mon frère ? Tu l’ignores encore ? Ou refuses-tu simplement de voir la réalité en face ? Je suis une mercenaire, dorénavant. Je ne joue plus simplement à l’apprentie héroïne comme c’était le cas avec Brivaël. Je suis l’héroïne de demain. Le comprends-tu ? »

Aloïs en vient à douter de pouvoir la raisonner et l’étincelle de folie qui brille au fond des prunelles de Naelia ne l’aide pas à reconsidérer cette idée. Sur ses gardes, le légionnaire encaisse comme il le peut les révélations de sa sœur avant de répondre.

« Pourquoi ne te rends-tu pas compte que tout ce qu’ils t’ont promis ne sont que des illusions ? Tu ne gagneras rien en te laissant gagner par cette noirceur, Naelia. Il n’est pas trop tard, tu peux encore sortir de là. »

Le rire de la jeune femme redouble d’ampleur. Lorsqu’elle parvient finalement à s’apaiser, elle secoue la tête d’un air peiné.

« Il n’a jamais été trop tard, Aloïs. Si tu as trouvé ta voie en tant que Légionnaire, la nôtre réside dans celle des Mercenaires. Ce n’est qu’une question de temps avant que le Chaos ne reprenne possession de ce qui lui est dû, mon frère. »

Elle relève la tête et vrille ses iris embrasés dans ceux du guerrier.

« Et il y a toujours une place pour toi à mes côtés, tu sais. », murmure-t-elle finalement.

Aloïs chancelle, abasourdi. Outre le fait que Naelia vient de lui proposer sans prendre de pinces de venir la rejoindre dans l’obscurité, il ne parvient pas à passer outre l’emploi de l’adjectif « nôtre ». De qui parle-t-elle ? De ce noble chez qui elle travaillait en tant que secrétaire ? Ou de quelqu’un d’autre ? Sa jumelle semble s’amuser du trouble qui le parcourt en ce moment-même. Lorsqu’elle estime que le petit jeu a assez duré, elle croise les bras sur sa poitrine et balance négligemment :

« Et puis ainsi, tu pourras faire la connaissance de ton neveu, Staëphen. Un charmant garçon, vous vous entendriez à merveille. »

Aloïs sent le sol se dérober sous ses pieds. Il se rattrape in extremis au peu de volonté qu’il lui reste encore. Naelia a donc un fils, qui est sur le point de devenir à son tour un mercenaire du chaos. Le légionnaire serre les dents.

« Il est hors de question que Staëphen ou moi fassions la même erreur que toi, Naelia. »

La combattante s’arbore un air faussement offusqué avant de retrouver la sournoiserie de son sourire.

« Oh, tu me blesses là Aloïs. Comme toujours, tu es incapable de faire les bons choix. Quoiqu’il en soit… »

Naelia porte la main à sa taille et dégaine son épée, pointant du bout de sa lame le visage de son propre frère.

« … Tu en sais beaucoup trop, désormais. »

Impossible. Aloïs refuse de se battre contre elle. Mais lui laisse-t-elle vraiment le choix ? Lorsqu’elle fond sur lui – si vite qu’elle en devient presque floue – Aloïs hésite jusqu’au dernier moment avant de sortir son arme. L’entrechoc de leurs lames résonne dans la pénombre de la nuit. Les coups s’enchainent et ne cessent plus de pleuvoir tandis que, insaisissables, l’ombre de leurs corps virevolte au gré des parades. Une première entaille vient érafler le bras de la mercenaire, lui soutirant un juron. Aloïs s’immobilise, le souffle court.

« Ca suffit, Naelia. »

La jeune femme grogne, ivre de rage. Pour qui se prend-t-il ? Ils n’ont plus sept ans, par le Dragon ! Hormis ses supérieurs, personne n’a le droit de lui donner d’ordre et cela, ce petit prétentieux va vite le comprendre. Feignant de se calmer, elle s’approche de son frère, l’épée toujours en main.

« Je suis désolée, Aloïs. J’aurais dû agir autrement, te donner des nouvelles ou du moins, te montrer que j’étais toujours en vie… »

Comme une apparition, une larme vient rouler le long de ses joues, achevant de prendre Aloïs au dépourvu. Décontenancé, le légionnaire baisse sa garde et réduit à son tour la distance qui les sépare. Moins d’un mètre. Juste ce qu’il lui faut pour agir. Profitant de son inattention, Naelia fait décrire un large cercle à son épée et vient la ficher de toutes ses forces dans le bras de son jumeau. Un hurlement de douleur déchire le ciel étoilé tandis que la main d’Aloïs s’écrase sur le toit de la bâtisse.

La douleur est si intense qu’elle manque de lui faire perdre connaissance. Repoussant les vertiges qui l’assaillent, le guerrier s’empare d’un morceau de chemise et entreprend de créer un garrot de fortune, insensible au rire de sa sœur. Il évite comme il le peut la vision de sa main inerte sur le sol ; il aura tout le temps de regretter sa perte dans les années à venir. Pour le moment, seule cette rage qu’il sent bouillonner au creux de sa poitrine a de l’importance.

« Te voilà manchot, mon pauvre ami ! Et qui voudrait d’un combattant manchot ? Je te le demande ! »

Aloïs se force à prendre une profonde inspiration. Trois instants. Il n’a besoin que de trois instants. Alors que Naelia essuie les larmes qui perlent au bord de ses yeux, le légionnaire s’élance. Une dague dans la main gauche.

Un. Il fond sur sa proie et, au moment où sa sœur lève son arme pour se protéger, dévie sa trajectoire pour passer derrière elle.

Deux. De surprise, Naelia tarde à se retourner tandis que déjà, Aloïs a relevé son bras valide à la hauteur de ses yeux emplis de sauvagerie.

Trois. Plaquant de son moignon l’épée de sa jumelle rendue inutilisable par leur promiscuité contre sa poitrine, il se rapproche encore. Patiente. Au dernier moment, plante la pointe de sa dague dans le globe oculaire de Naelia, éraflant sa joue au passage, avant de se dégager vers l’arrière.

Le cri de souffrance lui confirme qu’il n’a pas raté sa cible. Ses forces commencent à lui manquer et les vertiges se font plus éloquents. A bout de souffle, Aloïs dévisage sa sœur lorsqu’elle s’approche de lui en titubant ; Un trou béant à la place de l’iris ambré,  tandis que l’autre le lorgne avec une rage non contenue.  

« Je vais te faire la peau ! »

Comme la promesse résonne tendrement à ses tympans… Libératrice. Alors qu’il observe Naelia s’approcher de lui, impassible, des éclats de voix lui parviennent du fond de son esprit embrumé par la douleur. A son tour, sa jumelle les remarque. Quelque chose change sur l’expression de son visage... De la crainte ? Pourquoi diable aurait-elle peur ? Sans qu’il n’ait le temps d’obtenir une réponse à cette question, elle se penche vers lui et lâche ce délicieux murmure avant de disparaître.

« Ne t’approche plus de nous, Aloïs. Ou la prochaine fois que je te verrais, je ne me contenterai pas du poignet. »

Le sol tangue dangereusement sous ses pieds. Lentement, le légionnaire s’abandonne à la quiétude de l’obscurité. Lorsqu’il perd connaissance, son équilibre se rompt et l’attire au plus profond de la pénombre ; son corps, poupée de chiffon, chute du toit sur lequel il se trouve et atterrit bruyamment au sol. Dans les méandres de son subconscient, il lui semble entendre les échos d’une voix. Vie ? Mort ? Peu importe. Irrésistiblement et indéniablement, Aloïs sombre.


La pénombre.


| Je suis souffrance. |
Douleur, douleur, douleur. Il n’est que cela depuis trois mois. Si la blessure qui fait de lui un infirme commence enfin à cicatriser, celle qui le relègue au rang de fils unique ne cesse de s’amplifier. Incapable de trouver la force ou l’envie de soupirer, le légionnaire tourne la tête et laisse son regard dériver par la fenêtre entrouverte. Le temps semble magnifique, aujourd’hui. En tendant l’oreille, il peut entendre le vacarme de la rue avoisinante. Aujourd’hui est jour de marché. Aloïs ferme les yeux et imagine les étalages alignés le long des bâtisses, l’odeur du poisson frais et celle des épices, la cohue régnant sur les pavés de la cité. Il devrait sortir. Il pourrait sortir.

Trois coups frappés à la porte le sortent de sa rêverie. Sans attendre de réponse, l’infirmière qui s’occupe de lui depuis son arrivée ici entre dans la chambre et s’approche du lit, sourire aux lèvres.

« Alors Monsieur Caléen, comment vous sentez-vous aujourd’hui ? »

Las. Inutile. Insensible. Faible.

« Bien mieux, merci. »


La vieille femme hoche la tête, visiblement satisfaite. Bien qu’il soit peu bavard, elle ne peut s’empêcher d’apprécier cet homme pour sa politesse. Elle redresse son oreiller et, après avoir vérifié ses pansements, s’approche de la fenêtre.

« D’après les rêveurs, vous devriez pouvoir sortir d’ici la fin de semaine. »

Aloïs ne répond rien. Qu’aurait-il pu dire à cette femme ? Qu’il n’a aucune envie de quitter cette chambre et d’affronter un monde où sa sœur ne le reconnait plus ?  Qu’il ignore encore posséder cette force qui lui permettrait de se relever et de sauver son neveu des griffes du chaos ? Incapable de lui répondre, le guerrier déchu se contente de la couvrir d’un regard doux.

« Les légionnaires qui vous ont amené ici sont encore passés aujourd’hui pour prendre de vos nouvelles. »

Du coin de l’œil, l’infirmière note l’ombre qui passe sur le visage de son patient. Si elle ne connait aucun détail de cette fameuse nuit, elle ne demande pas de précisions ; seul lui importe le rétablissement d’Aloïs, tant physique que psychique.

« Vous avez eu de la chance, cette nuit-là. »

Elle semble si convaincue par ses paroles qu’Aloïs hésite à en rire. De la chance ? La chance n’a rien à voir là-dedans. C’est un malheureux concours de circonstances qui l’a fait atterrir ici, dans cette chambre étriquée qu’il n’a presque jamais quittée. Sans un mot de plus, la vieille femme quitte la pièce, lui rendant sa solitude. Il n’a pas eu de chance. Et il n’en aura pas tant qu’il poursuivra sur cette voie. Pour la première fois en trois mois, un sourire étire les lèvres du guerrier. La chance ne vous tombe pas dessus comme cela. Elle se provoque.

| Je suis un renouveau. |
« Etes-vous bien sûr de cette décision, Aloïs ? »

Aloïs se redresse sur sa chaise et parvient finalement à se concentrer sur l’homme qui lui fait face. Il en impose, ce commandant. Même s’il ne l’a croisé que deux fois dans son existence, le légionnaire garde de cet être le souvenir d’une puissance difficilement contenue. L’âme d’un grand dirigeant. Suffisamment grande, du moins, pour guider la Légion Noire, l’élite même de la garde de l’Empereur. Lassé de devoir pour la cinquième fois répondre à cette question, Aloïs se retient de lever les yeux au ciel. Il se contente de hausser les épaules, pragmatique.

« Vous m’avez déjà posé cette question. Je ne changerai pas d’avis, commandant. »

L’homme observe longuement le légionnaire, songeur. Quitter la Légion Noire, au vu de sa situation, parait être une idée logique. Mais le Commandant ne peut se résoudre à voir partir l’un de ses meilleurs éléments aussi facilement. Il prend une profonde inspiration et, après avoir jeté un dernier coup d’œil à Aloïs qui demeure impassible, finit par se résigner. Enfin, à moitié.

« Très bien, j’accepte votre démission. Néanmoins, j’ai une proposition d’emploi à vous faire, si vous êtes intéressé… »

Un sourire effleure les lèvres d’Aloïs tandis qu’il écoute les paroles du commandant. Ses muscles se relâchent un à un et, brusquement, l’avenir lui parait un peu moins sombre qu’il ne l’était encore une heure auparavant.

| Je suis un enseignant. |
Aloïs étouffe un bâillement. De sa main valide, il repousse du bout de son épée l’attaque du jeune légionnaire qui lui fait face. Un pas, je me décale, je pare, je feinte, j’esquisse et je luis… Jamais la danse ne lui a paru aussi simple, aussi fluide qu’elle ne l’est aujourd’hui. Voilà presque trois ans qu’il a choisi de devenir enseignant auprès des aspirants légionnaires. Trois ans de découvertes, de remise en question et de rencontres. Et parfois, certaines rencontres le marquent plus que d’autres.

D’un geste désinvolte, il repousse l’assaut porté à son attention et envoie son adversaire mordre la poussière. En voyant la mine ébahie du blond, Aloïs sourit franchement. Il s’approche de son élève et, en douceur, caresse de la pointe de sa lame la gorge innocente.

« Ta garde, Amaury. J’aurais eu le temps de te tuer cinq fois, là. »


Il prend un air faussement sévère qui contredit l’éclat intense de ses prunelles. Aloïs range l’épée courte dans le fourreau qui pend négligemment sur sa taille  et tend sa main gauche au jeune homme encore au sol. De bonne grâce, Amaury accepte l’aide qu’il lui propose et se redresse à la hâte. La surprise passée, un sourire étincelant vient illuminer son visage aux traits si doux et l’apprenti légionnaire ne peut s’empêcher de commenter leur combat.

« J’y étais presque ! J’ai avancé trop vite, creusant ma garde, ce qui vous a permis d’accéder à mon flanc gauche. Je vais travailler mon jeu de jambes dans les prochains jours. »

Aloïs détaille la mine pensive de son élève. Amaury a toujours été ainsi. Vivant, énergique, il dépense ses forces sans compter, n’hésitant pas une seule seconde à se jeter corps et âme dans la bataille… Même s’il la sait perdue d’avance. L’enseignant ne peut s’empêcher de songer qu’il fera un merveilleux légionnaire. Enfin, sitôt qu’il aura abandonné cet air rêveur pour se concentrer sur le dit jeu de jambes.

« Un jour je vous battrai Aloïs, méfiez-vous. »

Aloïs éclate de rire, cette fois. Au-delà de cet air rêveur qui le caractérise si bien, Amaury est un grand naïf, qui s’émerveille de chacune de ses découvertes et croit dur comme fer aux héros et aux légendes. Et à ses yeux, Aloïs est une légende. L’homme secoue doucement la tête en fronçant les sourcils. Il n’est un exemple pour personne, et surtout pas pour Amaury. En jetant un coup d’œil à la pendule sur leur gauche, l’enseignant s’aperçoit qu’il a déjà au moins trente minutes de retard… Qu’importe. Son prochain contrat peut bien attendre encore un peu. Il s’empare de la cape laissée au sol un peu plus loin et, sans attendre qu’Amaury réagisse, lance en s’éloignant :

« Et si tu commençais par essayer de m’approcher à moins d’un mètre sans risquer de te faire couper en deux ? Travaille ton jeu de jambes. On se voit demain. »

Amaury suit des yeux son enseignant tandis qu’il quitte la plateforme d’entrainement, sourire aux lèvres. La pique n’était pas destinée à le blesser, simplement à le faire réagir. Il lui reste tant à apprendre. Et il bénit la Dame d’avoir l’un des meilleurs combattants d’Al-Jeit pour le faire progresser.

| Je reste un homme. |
Al-Jeit, six mois auparavant.

Il hait le froid plus que de raison. Ce vent glacé qui s’insinue en vous comme le ferait le plus vil des serpents, s’enroulant autour de vos muscles déjà durcis par la sournoiserie de l’hiver... Sans compter les jours qui se laissent engloutir par la pénombre de la nuit avant d’avoir réellement existé. Et puis, bien entendu, il y a la neige.

La neige. Invention engendrée pour ceux qui aiment à se rendre l’existence plus difficile qu’elle ne l’est déjà. Une création faite pour le mettre de mauvaise humeur en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Maussade, Aloïs observe quelques instants les flocons immaculés tourbillonner devant ses yeux. L’un d’entre eux vient se poser négligemment sur sa chevelure. Un autre, plus téméraire, ose même effleurer sa joue. L’homme frissonne. Soupirant, il ressasse pour la énième fois la douceur de ses souvenirs estivaux, se délectant d’apercevoir la chaleur du soleil sur sa peau. Du bout des doigts, il retrace les contours d’un rêve imaginaire, simple image dessinée au gré de ses réminiscences. Et, inconditionnellement, il s’enivre de cette quiétude. Comme lui manquent les senteurs poivrées de ces fleurs aux balcons suspendues, ou les effluves insolentes d’un plat d’été fraîchement conçu !

Il peut entendre la neige crisser au rythme de ses pas. Négligemment, il redresse sur ses épaules la cape de fourrure qui vient s’y tenir, veillant à recouvrir de la capuche l’étendue de sa longue chevelure. Il ne manquerait plus qu’il soit mouillé à cause de cette satanée neige… D’un geste impensé, il effleure de sa main gauche l’épée qui pend à sa taille. Il n’a rien à craindre des rues d’Al-Jeit malgré l’heure tardive mais, en dépit de cela, ses réflexes de combattant chevronné ne peuvent mettre un terme à ce genre d’habitude. La capitale est étrangement calme, ce soir. En levant la tête, il distingue les faibles lueurs émanant des bâtisses alentours. Evidemment qu’il n’y a personne, ce n’est même pas un temps à mettre une crevette des sables dehors. Il secoue la tête avec colère, créant de ce simple geste une envolée de poudre que les lampes orangées de la ville révèlent. Il a besoin d’une bière. D’un repas chaud. Et d’Auxane. Oui, il aurait besoin que la jeune femme s’abandonne encore une fois à la sauvagerie de leur étreinte et à l’assaut de ses lèvres brûlantes. En songeant à la perfection des traits d’Auxane, une boule de désir se forme au creux de son ventre sans qu’il ne puisse la retenir. Un nouveau soupir s’échappe de sa gorge. Le contrat peut encore attendre quelques heures, après tout. Et puis, il réfléchira mieux le ventre plein.

Sans hésiter plus longtemps, Aloïs optimise sa trajectoire pour rejoindre une Taverne du quartier pauvre qu’il apprécie particulièrement. Entre deux bagarres et quelques pintes renversées, il devrait sans difficulté pouvoir retrouver de quoi se nourrir et s’abreuver. Plus tard, s’il en a le temps, il rejoindra Auxane. Mais ce n’est pas la priorité. Songeur, l’homme remarque à peine les quelques rares personnes qu’il croise. L’une d’entre elles cependant, rendue un peu trop audacieuse par l’alcool au vu de son haleine, tente de poser la main sur le guerrier. Mal lui en prit… Dans un craquement de phalanges confus, Aloïs envoie l’ivrogne goûter la neige sans ménagement et poursuit sa route, insensible aux invectives de cet imbécile.

Plus la Taverne approche, plus il sent au creux de sa poitrine l’étau de sa propre inquiétude se resserrer. Et, comme un pâle reflet de la tempête qui tourmente son esprit en cet instant, l’ouragan prend vie alors qu’il pénètre dans la rue recherchée. Il s’immobilise, médusé. Peut-on rêver pareille carnage ? Au travers de ce paysage enneigé, trois hommes gisent sur le sol. En tendant l’oreille, Aloïs peut entendre leurs gémissements implorants. Il s’approche et ce qu’il découvre sur leurs corps est d’une bestialité sans nom. Quelle que soit la personne à l’origine de ce saccage, elle s’est avec une facilité déconcertante laissée submerger par sa colère. Aloïs grimace en sentant les effluves d’alcool émanant des trois personnages encore au sol. S’il pouvait débarrasser la capitale de ce genre d’individus… Il pousse l’un des ivrognes du pied, le forçant à montrer son visage. Il ne lui dit rien, définitivement. Tous sens aux aguets, Aloïs observe scrupuleusement la rue et ses alentours.

Un mouvement. Là, sur sa droite. A quinze mètres tout au plus.

Le combattant abandonne les trois comparses pour s’approcher de sa nouvelle cible. Il plisse les yeux et ne retient pas son étonnement lorsque sa vision se fait plus nette. Assise à même le sol, couverte de neige et tremblante comme une feuille, une jeune femme l’observe. Ce n’est ni la couleur de sa peau, ni celle de ses cheveux qui laissent l’homme muet de stupeur. Dans l’intensité de ses prunelles, il lit tout la sauvagerie et la défiance que contiendraient dix personnes. De l’ébène, dégradant sur le brun. Toute la beauté d’un monde qu’il ne connait pas encore. Même au sol, même vulnérable, elle soutient son regard sans une once d’hésitation. Se croit-elle dégagée de tout danger ? Il l’ignore. Tout comme il ne comprend pas la raison qui le pousse à s’accroupir devant cette inconnue. Il décrit ses traits avec attention, gravant à fleur de peau toute la délicatesse de son visage. Il n’aurait su la briser, si tant est qu’il le désire. Comment réduire en cendres ce qu’on ne parvient pas à saisir ?

Il avance la main, lentement. Que lit-elle sur son visage ? Il n’est pourtant pas facile à cerner. Parvient-elle, sous ce masque qu’il arbore, à deviner le fond de ses pensées ? Il l’ignore. Tout comme il ne comprend pas ce qui l’amène à tendre la main vers cette fleur mystérieuse, l’invitant par là-même à se saisir de cette aide qu’il lui propose. Elle le dévisage, le sonde, dévoile à même son visage ce que son esprit méconnait encore. Qui est-elle ? De cette grâce féline qui est la sienne, la jeune femme dégage de son regard une mèche brune importune et, dénigrant l’homme qui lui fait face, use de ses dernières forces pour se remettre sur pied. Elle chancèle, l’impétueuse. Vacille autour de ce point d’ancrage qu’elle ne possède déjà plus. Et, tandis que son équilibre une nouvelle fois l’abandonne, s’étend au creux des bras qui la capturent en plein envol.

Évanouie. A peine cueillie, la fleur sauvage n’est déjà plus qu’un pantin désarticulé qu’il serre contre son torse. Veillant à ne commettre aucun geste brusque, le mercenaire emporte dans le sillage de ses pas le corps sans connaissance de la jeune inconnue. Quelques centaines de mètres, peut-être plus. Le froid le fait frissonner une nouvelle fois. En effleurant du bout des doigts la main de la jeune femme, il constate que sa peau est glacée ; sans hésiter, il défait son manteau de fourrure et enveloppe l’être inanimé qu’il tient encore dans ses bras. Il pousse avec empressement la lourde porte de la bâtisse, contourne les quelques soulards qui s’égosillent toujours et, d’un mouvement de tête, indique au tavernier ses intentions. Quelques dizaines de mètres, peut-être plus. Aloïs dépose précautionneusement la jeune femme sur la douceur des draps nacrés. D’un coup d’œil prudent, il inspecte les courbes voluptueuses à la recherche de blessures, veillant à ne pas s’attarder plus que nécessaire sur la beauté à peine dissimulée de ces traits. Rassuré de ne trouver qu’une respiration apaisée, il s’assoit à côté du lit. Quelques poignées de secondes, peut-être plus. Ses paupières viennent couvrir l’ambre mélancolique de son regard tandis que lentement, il sombre dans un sommeil sans rêves.

Eveil. L’imperceptible mouvement qui, de son simple éclat, est parvenu à lui faire ouvrir les yeux. Ses prunelles accrochent presque immédiatement les iris embrasés de l’inconnue. Instinctivement, la respiration d’Aloïs se fait plus courte. Chercherait-elle à le consumer ? A l’impressionner ? A lui montrer qu’en dépit de la bonté dont il a fait preuve la veille au soir, ses considérations envers lui restent inchangées ? Un fin sourire ourle les lèvres du mercenaire. Il relève légèrement le menton, plantant face à tant de sauvagerie cette impertinence qui est la sienne. Il la défie. Serait-ce de la surprise, qui déforme ses traits ? La jeune femme, sourcils haussés, lèvres plissées et prunelles plus ardentes que jamais, n’en finit plus de l’observer. Jusqu’à finalement lâcher :

« Si tu tentais d’obtenir la même coupe que la grand-mère de l’Empereur, il y a encore du boulot. »

Un sourire narquois étire les lèvres de la jolie brune. Quelle insolence… Aloïs n’aurait eu qu’un simple geste à faire pour qu’elle ravale son arrogance. Au lieu de cela, l’homme secoue doucement la tête, laissant voleter sa longue chevelure cuivrée de part et d’autre de ses épaules. Il ne se sent pas d’humeur à rabaisser le clapet de cette impertinente. Aussi étonnant que cela paraisse, elle l’intrigue plus qu’elle ne l’agace. Après avoir étiré chacune de ses jambes avec souplesse, le mercenaire se redresse sur le fauteuil où il se tenait jusqu’à présent lové et jauge une nouvelle fois celle qui se tient face à lui. Faëlle, sans aucun doute. Et pourtant, il y a autre chose… Un zeste d’amertume, une irrésistible envie de liberté, un arrière-goût d’aventure s’achevant sur une touche de découverte. Et, s’il n’a jusqu’à présent été capable de lire au fond de ses prunelles sombres tout l’amour qu’elle porte à l’océan, il se sait dorénavant en mesure de sentir les embruns de la mer s’échapper de sa chevelure soyeuse ou encore, de deviner dans chacun de ses gestes la fureur sourde des vagues s’éclatant contre les berges. C'est ainsi que l'évidence s'impose. Naturellement.
Aline.

« Si vous tentiez de vous montrer impertinente, il y a encore du boulot. »

Elle le dévisage, surprise, puis finit par laisser un éclat de rire s’échapper d’entre ses lèvres. Tout en remontant la couverture pour dissimuler à la vue de cet homme inconnu ce corps qui attire, elle promène son regard sur la chambre qui les entoure tous les deux. La sobriété est de mise dans cette auberge du quartier pauvre d’Al-Jeit. Subitement lassée de ne rien découvrir d’intéressant, elle pousse un long soupir et reporte son attention sur Aloïs.

« Je m’appelle Lliane, Lliane Falkënaen. Et si tu penses que je te suis redevable de quoi que ce soit concernant hier soir, je t’arrête tout de suite. Je maitrisais parfaitement la situation. »

Le ton de sa voix dégage une assurance qui n’échappe pas au maître d’armes. Et, pourtant, il sent pointer au cœur de sa voix un soupçon d’inquiétude. Craint-elle qu’il attente à sa vie ? Il est vrai que vêtue de sa tenue de cuir sombre, son épée courte toujours non loin de lui, il ne ressemble pas vraiment à un vendeur de tissus ou à un maroquinier. Il la surprend à chercher du regard sa propre arme, un sabre qu’il a ramassé en même temps qu’elle la veille au soir et qui repose soigneusement dans un coin de la chambre. Le sourire sur ses lèvres s’accentue. Malgré la situation, Lliane – puisque la sauvagerie a un nom – se plait à constamment rechercher l’affront. Aloïs observe en silence la jeune femme avec une attention évidente, ce qui semble la mettre mal à l’aise. Nerveusement, elle s’empare d’une des mèches blanches qui parsèment sa longue chevelure sombre et l’entortille entre ses phalanges, dans l’attente de cette réponse qui tarde à venir. Le mercenaire finit par se lever avec souplesse et, sans se départir de son sourire ni de cette étincelle qui illumine ses prunelles ambrées, murmure d’une voix douce.

« J’ai cru constater cela, oui. »

D’un geste, il rattache à sa garde l’épée courte qui ne le quitte jamais, ignorant autant que possible le regard inquisiteur de Lliane sur sa lame.

« Enfin, jusqu’à ce que tu t’écroules dans mes bras. »

Le tutoiement est venu sans qu’il ne s’en aperçoive réellement. Avant que l’air outragé de son visage ne soit dépassé par les mots, Aloïs s’approche de la porte de la chambre. Il a déjà perdu trop de temps. Il ne peut se permettre de rester d’avantage. S’attardant une dernière fois sur le regard ombrageux de la jeune Aline, le maitre d’armes marque un temps d’hésitation en saisissant la poignée. Oh et puis, qu’a-t-il à craindre d’elle, après tout ? Il se détourne, ouvre la porte et, tandis qu’il dépasse le seuil, clame d’une voix suffisamment forte pour que cette tête de mule l’entende.

« Je m’appelle Aloïs Caléen, et le mot dette m’est inconnu. »

Jetant un coup d’œil à la mine attentive de Lliane, il s’abandonne finalement à cette certitude qu’il sent imploser au creux de sa poitrine.

« Au revoir, Lliane. J’ai la sensation que nous nous reverrons bien assez tôt. »

Claquement de porte comme dernier mot. Tandis qu’il s’éloigne dans la rue d’un pas vif, Aloïs se surprend à accueillir sans une once d’amertume la neige sur son visage. Pour la première fois depuis longtemps, il ne frissonne pas.

Jamais le froid ne lui a paru plus agréable que ce jour-là.


| Je suis un mercenaire. |
Route d’Al-Chen, non loin des Dentelles Vives, aujourd’hui.

« Doucement, Équinoxe. »


Je me penche et flatte tendrement l’encolure de la belle. Ma jolie grise a beau avoir un caractère doux et un courage incroyable, je comprends que la perspective de notre prochain contrat l’inquiète un peu. Après tout, ne suis-je pas sur le point de tuer l’un des membres de l’une des plus grandes familles d’Al-Chen ? Ne vous méprenez pas, cette vermine a mérité ce qu’il va lui arriver. Il a pactisé avec le Chaos. Il a trahi l’Empereur. Je ne suis que le messager, en outre. Le mercenaire chargé d’extorquer les informations et de les transmettre au Palais impérial. Mais la liste de mes crimes a beau continuer de s’allonger au fil des mois, elle ne m’empêche pas de dormir la nuit. Bien au contraire. En me débarrassant de cet imbécile, j’estime rendre service à l’Empire. N’est pas pour cela que je me bats encore ? Oui, bon, il faut aussi avouer que me rapprocher de ma cible me rapprochera aussi de ma sœur et de mon neveu, ce qui n’est pas négligeable. Par la Dame, je donnerai beaucoup pour un ragout de siffleur… Et une bonne bière. Équinoxe s’agite de nouveau et j’ébouriffe sa crinière avec vigueur. 7 ans, déjà. Elle m’est plus fidèle que ne l’ont été la plupart de mes ex-compagnons d’armes lorsqu’ils ont appris mon départ. Un soupir s’envole de mes lèvres. Les hommes sont des idiots. Comment ça, j’en fais partie ? Vous insinuez que je suis un idiot ? Non, non, vous ne m’entrainerez pas sur ce terrain. Je dois rester concentré sur cette tâche qui est la mienne. Mon regard se perd à nouveau sur l’horizon. Inaltérable.

Al-Chen approche.
Al-Chen sera bientôt là et avec elle, mon prochain coup d’éclat.
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Lasbelin-D. Ster
Légionnaire Noire






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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
LYAAAAAAAAA
In love

This. Was. Awesome.

MOULT COOKIES SUR TON FRONT. ♥



Merci Aki pour le kit *-*
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Emelyne Edelweiss
Disparue
BIENVENUUUUUE. Deadly Hug

C'est rare de voir une nouvelle tête sur le forum... J'espère que tu te plairas bien ici. Tu vas voir, on est adorables, on ne mange pas, on boit des diabolo saveur kiwi, et...
*Se prend une baffe magistrale et fait une tête piteuse.*
Hm... Recoucou, Lya.
Bon, vu qu'Aloïs est mon prédéfini et que je t'ai fait craquer en un temps record, il me semble que je dois aussi "valider" ta fiche... Donc, pour moi, c'est tout bon ! Le personnage de base est respecté, tu es maintenant libre d'en faire ce que tu veux et de le maltraiter comme bon te semble. Et puis, j'adore ton écriture, comme d'habitude. Le passage avec Lliane est juste... thatlook

J'ai hâte de voir ce qu'il va donner en RP, notre manchot désespéré. Prends-en soin ! Ou pas, mais comme dit le proverbe : "qui aime bien châtie bien."


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Syane Ril'Devah
Frontalière
C'est parfait pour moi ! ♥
Cette fiche était longue, mais comme toujours, parfaitement bien écrite. ^^

Je te valide, je te montre pas le chemin, tu connais la maison. ;)


http://www.ewilanrpg.com
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Aloïs Caléen
Mercenaire
YES YES YES *Meurt de joie* Tired
Désolée pour la longueur, je me suis un peu (beaucoup) emballée. *Sifflote* :3

Merci à toutes, vous êtes trop adorables Deadly Hug
Du coup, pancakes pour tout le monde, hinhin.

Emy, tu sais que je ne martyrise jamais mes personnages. *Ricane* Merci de m'avoir fait craquer, au passage. Hug

Et maintenant... JOUONS. Face
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