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Forum de RP dans le monde d'Ewilan, de Pierre Bottero. De nombreuses années ont passé depuis les aventures d’Ewilan et de ses compagnons et l’Empire a plus que jamais besoin de votre assistance.


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L'Ours face aux Fauves.

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Aelya Ceriosé
Marchombre
« L'Ours face aux Fauves. »

[Kyllian Steredönn, Elleynah Bàthory & Aelya Ceriosé]



La foule se pressait en un flot continu et difforme, tel un amas d’insectes grouillant de vie. Certains jouaient des coudes pour s’approcher au plus près des étalages, sans se préoccuper d’écraser les orteils de leurs voisins ou de leur mettre un coup de poing bien placé. D’autres, moins intéressés par la marchandise, tentaient seulement de traverser la rue principale d’un bout à l’autre. Ils voyaient leur chemin se remplir d’embûches au fur et à mesure de leurs pas et, pour la majorité d’entre eux, la collision était inévitable. La marchombre assista à l’une d’entre elles. Devant ses yeux, un marchand maladroit percuta de plein fouet un passant un peu trop impatient. Accompagné d’une pluie de légumes en tout genre, le choc de l’impact résonna violemment dans la cohue de la foule. Alarmés, certains badauds avaient tourné la tête vers l’origine du son, juste à temps pour avoir droit au spectacle de l’échauffourée entre les deux protagonistes. La jeune femme s’immobilisa un instant et admira la scène, un sourire vaguement amusé sur les lèvres, les prunelles pétillantes.

Elle contourna finalement le cercle de curieux qui s’était formé autour du lieu de l’accident, jouant de sa fluidité pour se fondre dans la masse. Elle se sentait comme un poisson au milieu d’une rivière surpeuplée, qui se laissait emporter par le doux courant de ses envies. Elle leva la tête et porta un regard envieux sur les hauteurs. Elle aurait aimé se trouver là, gravitant entre ciel et terre, loin de toute cette agitation. Elle aurait aimé pouvoir se noyer dans cette cité qu’elle haïssait tant. Encore une fois. Juste comme ça. Mais c’était impossible. Non pas qu’elle se trouvait dans l’incapacité physique de s’élever jusqu’aux toits – Etait-ce déjà arrivé ? Elle n’en avait aucun souvenir –, mais quelque chose, ou plutôt quelqu’un, la maintenait clouée au sol. Et cette idée, au lieu de la navrer et de la rendre furieuse, gravait sur son visage un sourire lumineux.


« Aelya ! »


Le prénom outrepassa le vacarme que créait la foule et atteignit les tympans de la demoiselle qui, plus amusée qu’intriguée, tourna la tête vers celui qui venait de l’appeler. Plus loin derrière elle, un jeune homme brun, dont la tête dépassait d’au moins vingt centimètres le plus grand des habitants de cette cité maudite, scrutait la foule à sa recherche. Elle retint de justesse un éclat de rire. Lorsque ses prunelles émeraude croisèrent celles du Thül, elle s’empressa de lui transmettre la joie intense que lui procurait ce jeu improvisé. Son sourire s’élargit et, avant même qu’il ne songe à la rejoindre, elle se retourna et disparut dans la foule.

Deux jours, déjà. Deux jours que la caravane avait dépassé les portes d’Al-Far. Le voyage avait été long et périlleux, mais également intense et empli de découvertes. Elle caressa pensivement son abdomen de la main droite, suivant les contours d’une blessure que son vêtement de cuir dissimulait. Le souvenir amer d’une flèche plantée au creux de son flanc lui tira une grimace et attisa le tiraillement de son ventre. Mais l’image qui lui succéda, plus chaleureuse, plus intime, induisit dans chacune des parcelles de son corps une douce quiétude. Elle frissonna. Le tumulte de ses sentiments s’entremêlait dans son esprit en de longs filaments disparates et, de leur labyrinthe inégalable, elle ne parvenait à extraire qu’une confusion totale. Elle était perdue. Perdue dans le dédale de ses émotions, qui prenaient un malin plaisir à la fourvoyer. Elle avait parfois la sensation d’être une fourmi sous le pas d’un géant satanique ; sa faiblesse l’empêchait d’éviter les attaques fourbes de son assaillant et l’étourdissait toujours plus.


Elle virevolta afin d’éviter de justesse un homme court sur pattes, dont la petite taille lui avait valu d’être expulsé loin de l’étale près de laquelle il se trouvait. Les affaires semblaient d’ailleurs aller fort pour le vieux marchand assis derrière et, si elle ne se savait pas suivie de près par Kyllian, la jeune femme se serait sans doute arrêtée pour y jeter un œil. Au lieu de cela, elle optimisa sa trajectoire afin de ne faire qu’effleurer l’homme d’un embonpoint certain, qui la dévisagea par-dessus ses lunettes en demi-lune avec une curiosité prononcée. Mais la marchombre lut dans ses prunelles une promesse bien plus sombre. Elles dévisageaient son corps avec avidité, suivant des yeux le galbe de ses courbes efféminées qu’il retracerait sans peine. Elle n’eut pas la courtoisie de ralentir afin de lui permettre de se rincer l’œil encore un peu plus. Déjà, elle s’éloignait de l’attroupement et dissimulait aux yeux de l’inconnu cette beauté fugace. En son for intérieur, elle pria pour que le Thül ne remarque pas ce regard plus que déplacé. Elle ne doutait pas du caractère prononcé de Kyllian et s’inquiétait davantage pour le petit homme que pour sa propre sécurité.

Le temps s’était rapidement écoulé depuis leur arrivée ici. Le convoi ne repartirait pas avant plusieurs jours, laissant aux marchands le temps de vendre quelques-uns de leurs biens et aux cuisiniers de réapprovisionner leurs réserves. La taille faramineuse de leur caravane avait attiré bon nombre de regards sur leur passage, allant de l’intéressé à celui - plus inquiétant - de désireux. La marchombre avait tenté de noter dans un coin de sa mémoire les visages volatiles, sans pour autant parvenir à les y inscrire totalement.

Les deux premières journées avaient été consacrées à l’entretien des chariots et au repos bien mérité des membres de la caravane. La jeune femme était venue en aide à quelques familles dans leurs travaux de couture et de plantage de clous, se découvrant par-là des talents insoupçonnés jusqu’alors. Elle avait apprécié la bonne humeur qui avait empreint ces activités de bricolage, sans qu’elle ne tente pour autant de quelque façon que ce soit de s’intégrer dans le cercle familial. En plus de ne pas être dans ses habitudes, Ael s’était forgé une certitude : il y avait bien longtemps que la notion de famille ne faisait plus partie de son vocabulaire. Trop de douleur et de doutes accompagnaient la perte des proches, l’amenant à se défaire presque totalement des liens qui la retenaient attachée aux autres. Restée seule, la jeune femme trouvait de la compagnie dans l’impétuosité de son étalon ou, de façon plus tranquille, dans les paysages qu’elle découvrait au gré de ses voyages.

Quelques rares personnes avaient cependant réussi à pénétrer cette carapace qu’elle avait mis tant d’années à ériger. Elle la sentait encore entourer son cœur de sa grandeur et limiter l’expansion de ses mots. Certaines personnes ne s’étaient pas découragées devant l’absence de ses sourires ou son mutisme invétéré. Une, en particulier, s’était donnée comme but ultime de la faire rire et avait brisé sans état d’âme le bouclier dont elle s’était enveloppée. Il ne fallait pas non plus dire que cet être avait enfoncé des portes grandes ouvertes – quoique, cette manie faisait partie intégrante de ses habitudes – puisque le chemin avait été … Comment le qualifiait-il, déjà ? La jeune femme mit un moment à retrouver l’expression utilisée. Ah oui, c’était cela. Aussi imprévisible qu’un tigre affamé. Ael sentit le rire lui monter dans la gorge. Il n’y avait pas à dire, son ami avait le don pour trouver des expressions animalesques singulières.

Elle finit par vaincre le chaos de la foule. L’affluence encore considérable malgré l’heure tardive ne cessait pas de l’étonner ; à croire que les habitants de cette ville ne dormaient jamais. Sous l’éclat orangé des lampadaires qui illuminaient la rue, elle admira une dernière fois l’avenue grouillante de monde puis se détourna. Il lui sembla entendre l’écho lointain de son prénom, porté par la brise tranquille qui traversait Al-Far cette nuit-là. La marchombre s’immobilisa, estimant que ce petit jeu avait assez duré. Croisant les bras sur sa poitrine, ses prunelles s’embrasant de nouveau, elle laissa les traits de son visage se couvrir d’un air sournois. Elle aperçut enfin Kyllian sortir de la foule et tenta de deviner de quelle humeur serait le jeune Thül après sa petite plaisanterie. Agacé ? Amusé ? Ou tout à fait énervé ? Elle plissa un instant les yeux pour distinguer un peu plus nettement l’expression du Brun, en vain. L’éclairage n’était pas assez puissant pour qu’elle puisse espérer émettre davantage de conjectures. Elle le laissa s’approcher, sachant pertinemment qu’il répondrait instantanément à la remarque qu’elle s’apprêtait à lui lancer.


« Je pense..., commença-t-elle d’une voix où perçait l’amusement. Je pense que même la grand-mère de l’Empereur marche plus vite que toi. »

L’insolence dont elle faisait preuve n’avait rien de mesquin, bien au contraire. Ce n’était qu’un jeu de joutes verbales qui était propre à leur relation, et qu’elle appréciait particulièrement. Elle laissa filer un éclat de rire en direction du jeune homme et déposa les mains sur ses hanches. Elle le provoquait ouvertement et le dévisageait maintenant avec insistance, dans l’attente d’une réponse qu’elle savait d’ors et déjà cinglante.

Sous le halo chaleureux de la lampe, deux prunelles de jade reluisent de toute la splendeur de leur émotion. Parviendra-t-il à saisir l’intensité de cette aspiration ?


« Je chante et pleure, et veux faire et défaire,
J’ose et je crains, et je fuis et je suis,
J’heurte et je cède, et j’ombrage et je luis,
J’arrête et cours, je suis pour et contraire. »
[Abraham de Vermeil]


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Kyllian Steredönn
Dresseur de chiens de traineau
    « Aelya! »


Kyllian suivait Aelya dans la foule juste d'assez près pour apercevoir sa longue tresse battre au vent entre les passants. Elle jouait avec lui, se jouant également de la foule comme si la rue avait été déserte. Elle aurait pu disparaître, le devancer avec une facilité déconcertante, s'envoler même. Kyllian en était certain. Pourtant, elle restait toujours là, tout juste à porté de main. Juste assez près pour qu'il l’effleure des yeux sans pouvoir la toucher des doigts. Certaines situations anodines peuvent rapidement devenir ironique.

La jeune femme s'arrêta pour se tourner vers lui et son rire s'éleva dans l'air du soir, accrochant de manière incontournable un sourire sur le visage de Kyllian. Il accéléra le pas, mais elle repartait déjà. Elle ne s'était retourner que pour le narguer...

La rue était étonnamment bondée pour l'heure tardive, mais la saison haute venait de commencer et les habitants d'Al-Far semblaient décider à profiter des temps doux et de l'illusion de richesse que les étals de produits frais de l'été amenait à leurs portes. Quelle heure était-il? Aux alentours de minuit, à n'en point douter. Le soleil avait tiré sa révérence plusieurs heures plus tôt déjà, et la lune et les étoiles l'avaient remplacé dans le ciel dégagé. Avec les lumières, œuvres de dessin ou de flammes, qui éclairaient la rue la plus achalandé d'Al-Far, les ombres dansaient, ajoutant une nouvelle dimension plus mystérieuse à la foule déjà présente.

La caravane s'était arrêter à Al-Far deux jours plus tôt, et ne repartirait pas avant la fin de la semaine. C'était leur dernier grand arrêt avant d'atteindre le camp des armées Alaviriennes, à une centaine de kilomètre au nord en longeant la rive ouest du Pollimage. C'était également leur dernier point de ravitaillement, et il y avait beaucoup à faire. Comme toujours, Kyllian assistait Aiden. Après avoir passé une bonne partie de la journée à acquérir des vivres pour la suite du voyage, Kyllian avait retrouvé Aelya dans la grande salle de l'auberge où eux et plusieurs autres membres de la garde de la caravane avaient pris chambre. Le camp avait été dispersé pour le séjour, tous souhaitant profiter de dernières nuit au chaud et dans un vrai lit avant de devoir se contenter de sac de couchage et de supporter la froid du nord. La veille, Kyllian et Aiden avaient trouvé des auberges propres et abordables, et dépensant une partie de l'argent réservé aux dépenses de la caravane, avaient payer le séjour pour les quelques familles plus pauvres qui les accompagnaient. En les voyant monter un campement de fortune contre les murs de pierre à l'extérieur de la ville à leur arrivé, la mine sombre, la décision n'avait pas été difficile à prendre pour son cousin.

Bref, il avait rejoint Aelya. Tout deux avaient manifester l'envie de bouger, l'espace clos de l'auberge, si elle offrait bonne compagnie, nourriture et alcool, avait à la longue un effet d’oppression sur les deux voyageurs. Les rues d'Al-Far, si elle n'avaient rien de la grandeur et de la beauté de celles d'Al-Chen, offraient un échappatoire parfait.

Quelque chose avant changé depuis les dernières semaines entre eux. Quelque chose qu'il n'arrivait pas très bien à identifier, mais qui aurait sauté aux yeux du premier inconnu venu. Du moins, si cette personne posait les yeux sur Kyllian.

Après qu'Aelya ait été grièvement blessée, le Thül avait pendant un moment gardé ses yeux sur elle avec une certaine appréhension. La peur qu'il avait ressenti en la voyant s’effondrer, se vider de son sang, glisser dans un monde où il ne pouvait pas la suivre ou l'aider, avait été trop vive, trop profonde pour que la voir s'éveiller, sourire et lui parler de nouveau ne l'efface complètement. Il se souvenait avec une netteté étonnante des images de cette nuit là, de sa sensation du sang sur ses mains, de sa rage et de sa lame enlevant la vie à ces brigands, à cet archer qu'il n'avait même pas regarder dans les yeux. Il se souvenait dans sa chair de l'empressement, des frissons d'urgence, du vent fouettant son visage au rythme de la course effrénée de sa monture, du corps d'Aelya soudé au sien qu'il tenait si fort qu'il avait craint d’aggraver sa blessure. Il se souvenait de l'angoisse, de l'attente, puis de la nuit blanche assis au pied de son lit. Il en avait rêver, pendant plusieurs jours suivants, pour se réveiller en sursaut et le cœur battant la chamade, puis interrompre sa nuit uniquement pour passer devant la tente où Aelya dormait. Seul cette action lui avait permit de pouvoir se rendormir.

Et pourtant, il n'en avait rien dit à Aelya. Ne lui avait rien montré et n'avait rien dit de plus à ce sujet que les premières paroles qu'ils s'étaient échangé au réveille de la Marchombre. Kyllian était un guerrier, Aelya aussi. En lui même, il savait que montrer son inquiétude serait interpréter comme une insulte. Il se doutait pourtant qu'Aelya n'avait pas été dupe. Kyllian avait la capacité d'une crevette des sables pour dissimuler ses émotions, et Aelya une facilité déconcertante pour lire en lui.

Kyllian perdit des yeux un instant la Marchombre alors qu'il percuta une vieille dame qui faisait bien la moitiés de sa taille. La vieille femme l’invectiva en brandissant un panier remplit de pommes de terres dans sa direction. Le Thül se rependit en excuses sous le regard amusé des passants tout en reculant, pressé de ne pas laissé la Marchombre disparaître définitivement. Il la chercha des yeux, marmonnant des jurons colorés avec son accent Thül du nord prononcé, puis un immense sourire vint fendre son visage.

Près d'un étal où une collision avait fait volé choux et carottes dans les airs, Kyllian aperçu la longue tresse de cheveux sombres d'Aelya. Il s’élança dans cette direction, sa taille rendant le tout difficile. Il avait beau avoir une maîtrise complète de son corps, il ne possédait pas le quart de l'aisance de mouvement de la Marchombre. Surtout dans un lieux aussi encombré...

Kyllian la vit virevolté autour du petit chaos créer par la collision entre deux marchands alors qu'il gagnait du terrain sur elle.Un sentiment d'excitation et de plaisir fourmillait dans sa poitrine. Il se sentit soudain comme le gamin qu'il avait été et qui courrait après des comptes de fées imaginaires avec son épée en bois. Les souvenirs gravèrent une étincelle dans ses yeux noisette sombres. Il arriva près de la zone chaotique quelques instants avant qu'Aelya n'en sorte. Il l’aperçut courber son corps pour éviter de percuter un petit homme rondelet, le frôlant au passage. Derrière les lunettes en demi-lune de l'homme, Kyllian vit s'allumer une lueur qui lui tira une grimace.

Un sourire béat s'étira sur les lèvres grasses de l'homme qui suivit de manière suggestive les courbes du corps d'Aelya alors qu'elle disparaissait de nouveau entre les gens de la foule. Il aurait bien eu une proposition ou deux à lui faire, à celle-là... Le petit homme s'étira le coup pour tenter de la regarder plus longtemps, avide, mais il sentit une grande main se poser sur le dessus de son crane et lui faire tourner de force celle-ci en direction de son panier à moitié plein. L'homme ouvrit la bouche à la fois de stupeur et outré, mais une voix grave et forte, avec un accent qui ne mentait pas sur son origine ethnique, s'éleva un peu trop haut au dessus de lui à son goût.

    « Dans tes légumes, les yeux. »


La main le relâcha et le petit homme se retourna d'un bloc pour voir quel impertinent avait oser poser la main sur lui. Il ne pu voir que l'arrière d'une armure de cuir aux fins détails Thüls d'un homme qui devait approché les deux mètres de haut s’enfonçant dans la foule au même endroit que la belle jeune femme.

Comment ce jeu de chasse poursuite avait-il débuter? Kyllian ne se souvenait plus de qui avait commencer à lancer des vannes en premiers, mais Aelya avait finit par mettre en doute l'agilité et la rapidité du Thül. Il avait du lui répliquer qu'il la prenait n'importe quand en duel pour lui prouver le contraire et elle l'avait dévisager avec humour avant de s'élancer dans la foule. Aucune paroles n'avait été nécessaire pour comprendre l'air de défi qui avait animé les prunelles vertes de la Marchombre alors qu'elle lui lançait un dernier regard. D'un bout à l'autre, elle lui avait prouver avec une facilité écœurante à quel point elle avait eu raison.

Tranquillement, la foule devenait moins dense, les lumières moins fréquentes et les étals moins fréquents. Mais toujours, Aelya le devançait. Le Thûl ne courrait pas, mais son pas était rapide, ses gestes empressés. Lorsque les passants devinrent rares, Kyllian perdit définitivement Aelya des yeux. Le Thül s'arrêta, balayant l'avenue des yeux.

    « Lya? »


Instinctivement, il leva les yeux vers les toits et le ciel. Au fond de lui même, il avait toujours eu l'impression qu'Aelya était comme un oiseau. Kyllian ne connaissait pratiquement rien des mystères des Marchombres. Peut-être était-ce l'une des raison pourquoi elle l'intriguait et l'attirait tant à la fois. Le passage d'Aelya dans sa vie était celui d'un oiseau migrateur. Un jour, elle reprendrait son envol et disparaîtrait sans qu'il ne puisse la suivre. Il ne tenterait pas de la retenir. On ne retient pas un oiseau en cage. Tout ce qu'il pouvait espérer, et il se gardait bien de le dire à qui que ce soit, c'était qu'un jour où l'autre, il se trouverait au bon endroit pour la voir reposer ses ailes de nouveau.

Le Thül avanca un peu à l'aveuglette, puis aperçut finalement, au bout de la route, sous la lumière doré d'une boule d'un lampadaire semblable à une énorme perle façonnée par le Dessin, une fine silhouette familière. Un sourire en coin se peignit sur son visage. Il se dirigea vers elle, une réplique coloré au bord des lèvres, mais la jeune femme qui, les bras croisé contre la poitrine, l'observait approcher avec autant de malice que lui dans les yeux le devança.

    « Je pense... Je pense que même la grand-mère de l'Empereur marche plus vite que toi. »


Kyllian prit un air faussement offusqué.

    « La grand-mère de l'Empereur serait triste de t'entendre, elle est très en forme, tu sais! Certains disent qu'elle participera au prochain marathon d'Al-Jeit. »


Il se rapprocha d'elle, entrant dans le halo de lumière. Là, il vit quelque chose dans le regard qu'Aelya posait sur lui qui électrifia tout son corps. Il se figea, oubliant la suite des bêtises qu'il avait voulu lui répondre. Ses yeux s'accrochèrent aux siens, tentant de comprendre. Kyllian n'avait aucun doute sur ce qu'il ressentait. Il n'avait néanmoins aucune idée de ce qu'Aelya pouvait penser. Il n'avait pas sa facilité pour lire en lui, elle étant franchement plus doué que lui pour cacher ses émotions. Ainsi, cette soudaine franchise et émotion nouvelle qu'il lisait dans ses yeux le surprit.

Un sentiment d'urgence serra son ventre. Complètement différent que celui qu'il avait ressentit alors qu'il avait tenu Aelya blessée et inconsciente dans ses bras, mais tout aussi dangereux. Les battements de son cœur s'accélérèrent. Il avait l'impression de marcher sur un fil de funambule. Un pas trop rapide et l'équilibre fragile serait brisé. La délicatesse et les gestes mesurés n'étaient pas son fort, tout pour lui était vécu avec une intensité décuplée.

Il tendit la main vers Aelya, attrapant sa main et, avec un sourire qui en disait plus long qu'il ne l'aurait voulu, l'attira vers lui. Kyllian passa son bras autour des épaules de la Marchombre et se tourna vers la foule qu'ils venaient de quitter. La nuit était fraîche et le Thül inspira longuement l'air du soir. Il avait l'impression que son cœur battait si fort, d'une excitation devant l'inconnu mêler de bonheur, que tous pouvaient l'entendre. Il laissa son regard planer sur la rue quelque secondes avant de pencher la tête de coté avec un haussement de sourcils expressif bien à lui.

    « Rappelle moi de ne plus douter de tes pouvoirs surnaturels, j'ai manqué de peu de tuer une vieille dame en tentant de te suivre... »




Administratrice aux cotés de Syane Ril'Devah
Aperçût de mes personnages:
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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
La nuit. Il n'y avait presque rien qu'Elleynah aimait autant, et ces derniers jours, elle avait attendu ce moment avec impatience. Elle avait toujours mené une vie aux multiples facettes, et c'était encore bien plus vrai depuis qu'elle avait une apprentie. Elle prenait son rôle très à cœur, peut-être même un peu trop. La rouquine préférait sacrifier son mode de vie habituel au profit de son élève. Elle qui supportait mal de rester plusieurs jours au même endroit prenait son mal en patience. Quelques années plus tôt, ç'aurait été totalement inenvisageable pour elle de faire de tels sacrifices. Aujourd'hui, elle y arrivait sans trop perdre la tête. Depuis son arrivée à Al-Jeit, elle ne dormait pas plus de trois ou quatre heures par nuit, et la fatigue commençait à s'infiltrer en elle, vers immonde et gluant qui prenait peu à peu possession de ses membres et de son esprit.

Mais Elleynah était habituée à ressentir ça. Elle n'aimait pas dormir. Être inactive, perdre du temps, elle détestait ça. Malgré sa vigilance de tous les instants, et son sommeil léger, elle se sentait plus vulnérable lorsqu'elle fermait les yeux. Le monde ne lui appartenait pas, mais il était devenu son ami, et avait toujours un nombre incroyable de secrets à lui révéler. La nuit, il prenait une autre forme, qu'Elleynah aimait encore plus. Il revêtait son voile de mystère et d'obscurité. La brume se levait, le ciel moucheté semblait paisible et rassurant. Tout était plus secret, et chaque murmure devenait hurlement. Elleynah aimait se fondre dans l'ombre, utiliser le silence pour disparaître, et l'espace de quelques instants, ne plus exister.

Alors elle se métamorphosait, devenait oiseau, vent ou soupir. Parfois, lorsque la paix envahissait son être jusqu'à se l'approprier, elle était souvenir. Elle entrait dans une danse macabre, qui l'emportait jusqu'au bout du temps, laissant son corps brumeux, léger, aérien. Elle voyait tout, mais personne ne la voyait. Elle était partout, mais ne foulait aucun sol. La lune souriait devant le spectacle de son corps galbé et harmonieux, qui se mouvait pour elle. C'était presque un respect mutuel qui s'était instauré entre les deux êtres. La lune l'éclairait et la caressait de ses doux rayons, Elleynah murmurait et dansait pour elle. Et ses muscles fins répondaient à chacune de ses attentes, lui arrachant parfois un sourire satisfait et fier. Mais quoi qu'elle fasse, elle était toujours inexorablement attirée par les sommets.

Les toits des grandes villes étaient toujours incroyablement paisibles. Que ce soit Al-Jeit ou Al-Vor, Elleynah ne connaissait pas de meilleurs endroits pour être au calme lorsque les rues puaient la sueur et la mort. L'air d'en haut est plus pur, moins tâché par les relents furieux qui annihilent peu à peu ceux qui s'y terrent. Lorsque l'on est en équilibre sur le point le plus haut d'un endroit, il y a toujours cette impression d'infini et de grandeur ; cette impression qu'il n'y a rien d'autre que le ciel entre soi et les étoiles, et que d'un bond, on pourrait s'y accrocher. Les bruits de la foule se faisaient distants, devenaient rêves avant de disparaître. Et le silence d'en haut, voué à s'éterniser, étendait son règne jusqu'à l'horizon, parfois perturbé par le hurlement d'un animal ou le chant d'un insecte. Et dans quelques cas plus rares, par le chuintement d'une lame.

Elleynah était venue se réfugier là-haut peu après la tombée de la nuit. Son élève était tellement épuisée par l'entraînement qu'elle s'endormait toujours avant même que sa tête ait touché l'oreiller. Et aussitôt, la marchombre la regardait avec un air qui hésitait entre exaspération et attendrissement, griffonnait toujours les mêmes mots sur un bout de papier froissé - quelque chose comme : Je suis sortie, je rentrerais avant le lever du soleil. Soit sage. - et puis, elle s'enfuyait là où la nuit pourrait l'emporter. Elle sortait toujours par la porte de derrière, sous le regard fuyant de l'aubergiste, qui n'avait jamais posé la moindre question. C'était ce que la jeune femme aimait le plus chez cet homme. Il était discret et fiable, monnayant quelques pièces d'or, bien sûr. Elle n'avait jamais eu de problèmes. Son apprentie pouvait dormir en paix, et elle pouvait sortir sans craintes.

Comme d'habitude, elle avait évité la foule encore conséquente pour l'heure, et s'était réfugiée au plus haut de la ville. Apaisée, tranquille, elle avait fermé les yeux, en équilibre sur un toit aux formes improbables, et avait commencé la gestuelle marchombre. C'était son premier réflexe, ce qu'elle faisait toujours avant de défier vent et gravité dans une course effrénée. Elle ne gagnait jamais, mais à chaque fois, elle se savait plus proche de réussir. Elleynah était en passe de devenir vent. Mais au fond, elle savait qu'elle l'était déjà, et bien plus encore. Elle était marchombre. La jeune femme s'offrait toute entière à l'harmonie et l'équilibre. Depuis longtemps déjà, la chute ne voulait plus d'elle. Quand un oiseau a appris à voler, il ne tombe plus.

Elleynah virevoltait autour du monde. Elle touchait à peine le sol, semblant défier la terre de son air narquois. Ses gestes étaient rapides et flous, gracieux et efficaces. Parfois, elle marquait une pause, immobile dans une position hautement improbable, qui faisait crier ses muscles et lui arrachait un sourire de bien-être. C'est une de ses pauses qui lui sauva la vie. Elle était concentrée, juste assez pour sentir que quelque chose n'allait pas. L'environnement avait changé, l'air n'était plus aussi doux et délicat. Il y avait quelqu'un. Le son mélodieux d'une lame que l'on tire de son fourreau résonna longtemps dans ses oreilles. Ses yeux s'ouvrirent, et d'un geste, elle envoya son pied en arrière. Elle entendit un craquement terrible, suivit d'un cri. Du même geste, elle se redressa sortit deux de ses lames et se retourna.

Le type qui avait voulu l'agresser était à terre, et du sang s'écoulait de son visage. Elle venait de lui exploser le nez. Sous le choc, il avait laissé son couteau lui échapper des mains, mais il la regardait avec un sourire empli de sadisme. Il lui manquait une dent, ce qui rendait la situation plus pathétique, mais aussi plus effroyable. Elleynah avait compris avant même de le voir, mais l'évidence frappait son esprit avec une violence que seul un Thül s'écrasant sur elle de tout son poids pouvait égaler. Un mercenaire du chaos. Ils l'avaient retrouvée. Elle qui se pensait en sécurité depuis plusieurs semaines, elle avait commis la terrible erreur de croire qu'elle ne courrait pas de vrais dangers si elle restait éloignée d'Al-Jeit. Sans la moindre pitié, elle acheva l'homme à terre, mais déjà, deux autres sortaient de l'ombre.

Elleynah était prête. Le premier homme ne mit pas longtemps avant de tomber du toit, traçant au passage une large traînée rouge sur le buste de la jeune femme, qui grimaça. Le second, avait l'air plus sûr de lui, plus entraîné. Le combat sembla durer une éternité. La marchombre sentit une lame déchirer sa chaire, et la douleur faillit lui faire perdre l'équilibre. Il l'avait touchée à l'épaule, et s'apprêtait à plantée sa seconde lame dans son cœur. Mais elle fut plus rapide. Son genoux alla cogner le menton de l'homme, l'envoyant en arrière. Sans perdre de temps, elle bondit et planta sa lame dans son ventre, la faisant remonter jusqu'aux côtes. Il allait se vider de son sang et mourir. Pourtant, lui aussi souriait. Il pencha la tête sur le côté, regardant le vide.

- Tu as perdu, Elleynah. Tu t'en sortiras pas. Pas cette fois.

Elle entendit son rire macabre, mais lorsqu'il releva la tête, elle était déjà partie. Lui rampa jusqu'au vide et se laissa tomber. Il était mort avant de toucher terre, mais son sourire était gravé pour l'éternité. Elleynah courrait à une vitesse folle, volant sur les toits comme si elle avait été sur la terre, faisant des bonds parfois impossible, d'autres fois imaginaires, maudissant ces êtres stupides qui lui pourrissaient la vie. Elle n'avait pas hésité à tuer les hommes. Cupides et mauvais, ils ne méritaient pas qu'elle les épargne. Les partisans du chaos étaient terribles, et la marchombre craignait de s'être laissée prendre au piège. Encore une fois, c'était son entraînement de mercenaire qui lui avait sauvé la vie. Encore une fois, l'équilibre avait vaincu le chaos. Mais pour combien de temps ?

La marchombre saignait abondamment de l'épaule, mais avec sa cape et l'obscurité, il était impossible de voir quoi que ce soit. Elle rabattit sa capuche sur sa tête, et décida de se mêler à la foule. De son autre main, elle compressait sa blessure, pour arrêter le flot rougeâtre qui se déversait. Après quelques minutes, il lui sembla qu'elle saignait moins, et elle s'autorisa un petit soupire de soulagement. Elle avait besoin d'un moment pour réfléchir, pour se poser, pour repenser à ce qu'il venait de se produire. Elle ne pouvait pas rentrer à l'auberge. Il y avait trop de chances pour qu'elle soit suivie, et il était hors de question qu'elle mette Loucian en danger. Alors elle errait, luttant contre la douleur qui lui tenaillait le bras. Elle avait déjà connu bien pire, et ce n'était pas ce soir que ces idiots de mercenaires allaient l'avoir.

C'est alors qu'elle le vit. Grand, immense même, il dépassait toute la foule d'au moins deux têtes. La silhouette de ce Thül - il n'y avait qu'eux pour être aussi grands - lui était familière. Intriguée, elle décida de le suivre. Ce pourrait-il que ce soit... Non impossible. Et pourtant... Elle n'aurait eu aucun mal à le rattraper mais elle voulait être sûre de ne pas s'être trompée. Plus les secondes passaient, et plus elle sentait son cœur battre sous le coup de l'excitation. De dos, cet homme ressemblait incroyablement à son ami et frère, Kyllian. Mais Al-Far était bien le dernier endroit où elle aurait pensé le trouver. La dernière lettre qu'elle avait reçu lui disait qu'il remontait vers le nord, et rentrait à la citadelle. Passer par Al-Far leur ferait faire un détour. Ce n'était pas totalement incompréhensible, lorsque l'on y réfléchissait un peu. La rudesse des températures, le manque de provisions, et des problèmes techniques pouvaient être autant de raisons qui justifierait cet arrêt.

Enfin, le Thül s'arrêta. La marchombre avait retrouvé le sourire, oubliant presque l'épisode avec les mercenaires du chaos et la douleur que lui procurait sa blessure. Ce fut le timbre de sa voix qui ôta les derniers doutes d'Elleynah. Elle ne comprit pas ce qu'il disait, déjà parce qu'il était de dos, et ensuite parce qu'il y avait trop de bruit de partout, mais les graves parvinrent à ses oreilles en même temps que l'accent unique, dont elle s'était souvent moquée lors de leur premier voyage ensemble, et qu'elle était si heureuse de retrouver en cet instant. En silence - silence qui était bien inutile avec le bruit environnant -, elle s'approcha de lui, et posa une main sur son bras, alors qu'il était toujours dos à elle. Elle était tellement heureuse de le voir qu'elle se retenait de toutes ses forces pour ne pas se jeter sur lui. Bon, et l'état de son épaule l'en dissuadait aussi un peu.

- Ben alors Kyllou, on ne dit pas bonjour ? Mais où sont passées tes bonnes manières ?

Tout en parlant, elle se déplaçait afin de lui faire face, et de rendre la surprise encore plus parfaite. C'est à ce moment là qu'elle vit qu'il y avait quelqu'un dans ses bras. Elle s'en voulut presque de le déranger ainsi, mais aussi heureuse de pouvoir embêter son grand ami. Son sourire était si grand qu'il allait presque décrocher sa mâchoire, plein d'ironie et de moquerie. D'ailleurs, elle ne lui laissa pas le temps de répondre, et relança presque immédiatement une pique, seconde d'une bonne série. Kyllian ici, ça voulait dire que malgré la menace imminente qui pesait sur elle, elle allait pouvoir passer une bonne partie de la soirée dans une taverne, avec de la bière, des cris et des joutes verbales. Elle avait tant de choses à lui raconter, et lui devait en avoir encore davantage. Le voir ici à ce moment précis était une véritable bénédiction.

- Bon, c'est vrai que...

La phrase mourut dans la gorge de la marchombre à l'instant où elle reconnut la personne qu'il y avait avec Kyllian. Son sourire se fana immédiatement, et elle sentit une sorte de rage sourde mêlée d'incompréhension l'envahir. Par les griffes d'Ellana, c'était tout bonnement impossible. Elle devait rêver, faire un cauchemar, peut-être était-elle même morte. Tout mais pas ça. Ça ne pouvait pas être réel. Dans les bras de son meilleur ami, de son frère, d'un des seuls en qui elle avait confiance, il y avait une marchombre. Mais ce n'était pas n'importe quelle marchombre. Aelya Ceriosé. Sa plus grande ennemie au sein de la guilde, celle qui la haïssait de tout son être. Celle qui lui avait ouvertement montré sa haine dés leur première rencontre, qu'elle avait détesté un peu plus à chacune de leur rencontre. Cette fiente de raï ne pouvait pas être l'élu du cœur de Kyllian. Elleynah refusait cette possibilité, de toutes ses forces.

- Qu'est-ce qu'elle fait là, elle ? Kyllian...?! Me dis pas que...!

Elle avait appuyé sur le "elle" d'une manière totalement dédaigneuse. Ce fut les seuls mots qu'elle réussit à sortir. Finalement, elle prit une grande inspiration, qui lui aurait sans doute arraché une grimace dans d'autres circonstances, à cause de sa blessure, mais qui la laissa impassible cette fois-ci. Elle recouvra un air qui oscillait entre le sérieux, le sarcasme et la moquerie. Elle hésitait à sauter à la gorge de son ennemie, mais dans son état, elle n'avait clairement pas l'avantage. Ne pas lui montrer qu'elle était blessée. Heureusement, l'obscurité et la couleur sombre de sa cape étaient de son côté. Avec son charisme et son énergie naturelle, il était impossible de deviner qu'elle saignait abondamment, et le sang qui coulait était absorbé par ses vêtements et coulaient le long de son bras caché.

- Oh, c'est pas vrai..., lâcha-t-elle d'un air totalement exaspéré, accompagné d'un magnifique soupire.

Cette nuit était un véritable cauchemar.



Merci Aki pour le kit *-*
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Aelya Ceriosé
Marchombre
« La grand-mère de l'Empereur serait triste de t'entendre, elle est très en forme, tu sais! Certains disent qu'elle participera au prochain marathon d'Al-Jeit. »


Aelya laissa la remarque la tirer du labyrinthe de ses pensées. Elle secoua la tête et sourit légèrement, sans pour autant quitter Kyllian des yeux. Elle aurait aimé clarifier ce qu’elle ressentait à son égard et arrêter de se noyer dans ce flux d’émotions, mais toutes les tentatives qu’elle avait faites jusqu’alors étaient restées vaines. Et pourtant… Pourtant, elle voyait parfaitement ce que lui pensait à son sujet. Elle devinait dans chacun de ses sourires et de ses gestes envers elle l’affection qu’il éprouvait à son égard. Affection qui n’en était plus tant ; le mot lui parut soudainement bien dérisoire.

Kyllian s’avança sous l’aura orangée de la lampe, ayant sûrement dans l’idée de poursuivre leur petit jeu, mais il s’immobilisa en croisant les yeux de la marchombre. Le souffle court, il semblait paralysé, comme si ce qu’il lisait dans son regard l’empêchait de s’approcher d’avantage. Peut-être Aelya aurait-elle dû faire plus attention ; elle ne s’était jusqu’à présent que rarement laissée aller à un tel étalement et redoutait la réaction du Thül. Une réelle surprise s’empara de ses traits et la jeune femme crut un instant qu’elle avait fait le mauvais choix. Mais, comme toujours, Kyllian parvint à l’étonner.

Un sourire vint s’accrocher à son visage, si grand, si intense qu’Aelya fut prise de vertiges. Elle chancela mais, avant qu’elle ne puisse voir son équilibre se modifier, le jeune homme l’avait attrapée par la main. Aelya frissonna à ce simple contact. Elle serra ses doigts autour de ceux de Kyllian et se laissa emporter. Il l’emprisonna dans ses bras, passant celui où leurs doigts étaient emmêlés autour de son épaule. La jeune femme retint sa respiration, incapable de réagir. Elle sentait dans son dos les battements du cœur de son ami qui, en une mécanique désordonnée, faisaient écho au tambourinement du sien ; et cela – loin de l’apaiser – ne faisait qu’amplifier son émotion.

L’espace d’un instant, la marchombre crut que son organe allait déchirer la peau de sa poitrine et s’en échapper ; les coups qu’il lui infligeait en étaient presque douloureux. Elle laissa de nouveau l’air infiltrer ses poumons, ne pouvait retenir une légère grimace devant l’odeur typique d’Al-Far. Elle haïssait cette ville. Plus qu’elle ne pouvait se l’avouer. Et pourtant, le fait de s’y trouver avec Kyllian la rendait presque agréable, au point qu’elle avait épargné à son ami les remarques acerbes qu’elle offrait habituellement à la cité. Pour la première fois, elle réussissait à évincer une partie des craintes que lui inspiraient le dédale des rues crasseuses et leur pénombre. Pour la première fois, elle parvenait à dissimuler l’étendue de ses doutes pour profiter pleinement de la présence de Kyllian à ses côtés.

Le regard perdu dans la foule qui leur faisait face, Aelya ne put s’empêcher de se demander à quoi aurait pu ressembler ce long voyage s’il n’avait pas été là. Sans doute lui aurait-il paru bien terne. Son compagnon ravivait à lui seul les couleurs des paysages, tant de son rire que de son accent inimitable. Elle sourit à la nuit. La proximité de Kyllian avait fini par l’apaiser un peu. Elle attendit, sachant pertinemment qu’il ne laisserait pas le silence les envelopper bien longtemps.


« Rappelle moi de ne plus douter de tes pouvoirs surnaturels, j'ai manqué de peu de tuer une vieille dame en tentant de te suivre... »


Cette fois, la jeune femme ne retint pas son rire, qui s’envola en un filament insaisissable, aussi clair que léger. Elle tenta d’imaginer le Thül se répandre en excuses devant la fureur d’une grand-mère faisant la moitié de sa taille et son hilarité redoubla. Elle secoua la tête, essayant en vain de se calmer. Elle avait remporté le défi, mais cela lui importait peu. Kyllian n’était pas mauvais perdant non plus, apparemment. Elle tourna la tête et plongea la brillance de ses émeraudes dans les prunelles plus sombres de son ami, un air amusé sur le visage.

« Tu as bien dit que tu pouvais me prendre en duel n’importe quand, n’est-ce pas ? Alors la colère d’une Mamie n’a pas dû avoir raison de ta puissance de Thül. »

Elle ne pouvait s’empêcher de le taquiner. La réaction démesurée qu’il offrait à chacune de ses remarques l’amenait à continuer ce petit jeu. Il ne s’en lassait pas plus qu’elle, qui plus est.Nouveau sourire. Faudrait-il que ce moment de plénitude cesse un jour d’exister ? Evidemment. Mais avec un peu de chance et beaucoup d’espoir, un autre lui succèderait bien assez tôt.

C’est sur cette pensée que s’acheva l’instant de bonheur qu’ils partageaient.


« Ben alors Kyllou, on ne dit pas bonjour ? Mais où sont passées tes bonnes manières ? »


Le surnom à lui seul aurait pu être l’auteur de l’assombrissement du visage d’Aelya. Mais, plus encore que ces quelques lettres, ce fut la voix en elle-même – qu’elle reconnut sans peine – qui lui valut l’ombre sur ses traits. Elle se raidit dans les bras de Kyllian, sans le lâcher pour autant. Déjà, la marchombre les avait contournés pour leur faire face. Elle n’avait d’yeux que pour le Thül et ne semblait pas s’être aperçue de sa présence. Aelya sentit une bouffée de colère saisir le creux de son estomac. Instantanément, ses traits se crispèrent et sa peau commença à brûler sous le tissu de sa chemise. Elle s’efforça de respirer profondément en dévisageant la jeune femme qui enchaînait.

« Bon, c'est vrai que... »


Surprise. Aelya eut la satisfaction de voir la marchombre se décomposer devant ses yeux. Mais, très vite, la stupeur fut remplacée par une fureur indicible ; comme si l’idée que la marchombre puisse être si proche de Kyllian – qu’elle semblait d’ailleurs très bien connaître, vue la façon dont elle s’extasiait devant lui comme une gamine en rut – lui était insupportable. Ael lâcha la main de Kyllian pour croiser les bras sur sa poitrine et ne quitta pas l’importune des yeux. L’air sournois qu’elle affichait contredisait les envies, plus sombres, qui la tenaillaient ; celles de sauter à la gorge de cette fourbe prétentieuse. La colère finit d’ailleurs par la submerger et elle cracha son venin au visage d’Aelya.

« Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? Kyllian… ?! Me dis pas que… ! »


Un sourire victorieux vint éclairer le visage d’Aelya, tranchant nettement avec l’état de nerfs dans lequel elle se trouvait. Elle n’était qu’un bouillonnement de rage susceptible d’exploser à tout moment. Et puis après tout, pourquoi se retenir ? Elle ne voulait pas forcément montrer cette facette d’elle-même à Kyllian mais, en y réfléchissant bien, il finirait par la découvrir tôt ou tard. Autant laisser à la colère le plaisir de la submerger. Mais pas tout de suite. Elle ne voulait pas donner la moindre occasion à cette face de goule de prendre l’avantage sur elle.

Lentement, des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier vinrent se presser aux portes de sa mémoire. Elle tenta de les chasser, en vain. Les Dentelles Vives prirent place dans son esprit sans y être invitées ; et sur leurs pans rocailleux, elle devinait le plateau rocheux où, quelques années plus tôt, elle avait fait la rencontre d’Elleynah Bàthory. Une rencontre où s’étaient mêlés curiosité et colère. Une rencontre de laquelle était née une haine sourde qu’elles partageaient depuis lors. Chacune de leurs rencontres suivantes pouvaient être aisément résumées ; quelques piques bien placés, des regards embrasés, une colère amplifiée. Elle haïssait Elleynah autant qu’Al-Far. Quelle ironie de la croiser ici, songea-t-elle.


« Oh, c'est pas vrai... »

Un profond soupir accompagna ces quelques mots. Pour une fois, elles étaient au moins d’accord sur un point : un cauchemar n’aurait pas fait mieux. Aelya se dégagea de l’emprise de Kyllian et, sans tenter de décrypter l’émotion présente sur son visage, se concentra pleinement sur la marchombre qui lui faisait face. Son sourire ne la quittait plus, en un doux mélange d’amertume et de sournoiserie. Et dire qu’elle avait trouvé Al-Far agréable… L’illusion avait été de courte durée. A chaque fois, la cité maudite prenait un malin plaisir à lui rappeler qu’elle n’était que noirceur. Sa voix s’éleva alors, vibrante d’une fureur qu’elle peinait à contenir. Elle ne pouvait dissimuler complètement son exaspération et, au fond, cela lui était complètement égal.

« Tiens, tiens. Je me disais bien qu’une ville aussi chaotique devait forcément avoir son lot de scélérats. »


Elle posa une main sur sa hanche. Elle la provoquait ouvertement. Les choses n’évoluaient pas, même après quatre ans. Elles empiraient continuellement et Aelya sentait ses nerfs mis à vif la pousser au vice. Ses muscles étaient tendus à l’extrême ; elle en tremblait presque. La perfidie la percuta de plein fouet et elle poursuivit sa tirade sans hésiter.

« Mais avec toi, elle dépasse de loin le quota de toutes les villes de l’Empire. »


Aelya était tellement accaparée par son éternelle ennemie qu’elle en avait oublié la présence de Kyllian. Si elle avait pu raisonner sa fureur, elle lui aurait sans doute demandé comment avait-il pu se laisser entrainer dans les ténèbres du Chaos ; comment lui, qui était si doux et amical, pouvait-il accepter la compagnie d’un être aussi infâme. Elle lui aurait posé toutes ces questions qui l’avaient pour le moment seulement effleurée. Au lieu de cela, elle s’était muée en un véritable fauve prêt à bondir sur son semblable. L’air lui sembla crépiter ; pouvaient-elles d’elles-mêmes s’embraser ? Qui aurait été en mesure de le dire ?

Elle leva les yeux au ciel d’un air désespéré, puis écarta les bras dans un geste faussement vaincu.


« Pourquoi je m’étonne, après tout ? Tu es à ta place, dans cette cité maudite. Ca fait quoi d’être enfin chez soi, Elleynah ? »


Le sourire revint illuminer son visage et elle attendit, consciente qu’elle n’avait fait qu’ajouter matière à faire flamber le tout. Mais qu’importe ! Même le plus ardent des bûchers n’était pas à la hauteur du brasier qui allait suivre. Car, au fond, elle savait que rien ne pourrait retenir la démence de son courroux ; ni Al-Far et son obscurité, ni Kyllian et sa gentillesse. Bientôt, la férocité des fauves qu’elles étaient prendrait le dessus sur toute forme de raison et, malgré son caractère habituellement doux, Aelya avait hâte de laisser sa rage se déverser sur la jeune femme.

Peu importe le temps qui espaçait chacune de ses rencontres avec Elleynah Bàthory. Aux yeux d’Aelya, ce n’était jamais suffisant.



« Je chante et pleure, et veux faire et défaire,
J’ose et je crains, et je fuis et je suis,
J’heurte et je cède, et j’ombrage et je luis,
J’arrête et cours, je suis pour et contraire. »
[Abraham de Vermeil]


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Kyllian Steredönn
Dresseur de chiens de traineau
Kyllian avait perdu son regard quelque part dans la foule en contrebas sans vraiment y porter attention. Il se sentait bien, tout simplement. L’air frais du soir et la brise semblaient avoir atténué le parfum très peu accueillant d’Al-Far et Kyllian inspira profondément. Il n’appréciait pas vraiment cette ville, mais ne la détestait pas non plus. En fait, après les campements de son Clan Thül, elle était ce qu’il avait dû plus près d’un port d’attache.

À Al-Far, il avait vu des gens mourir de faim en plus grand nombre que ceux pouvant profiter d’un bon repas. Il y avait également connu des hommes qui n’avaient que le nom d’humains, mais qui n’avait pas plus d’honneur que des Raïs. Dans toute cette pauvreté, cette misère et cette horreur, Kyllian y avait également vu du bon. Des voisins s’entraidant, rapprochés par les besoins de la pauvreté. Des enfants devenus, certes, trop rapidement adultes, mais qui réussissaient à sortir de la ville via les caravanes et qui trouvaient là une nouvelle famille et un nouvel avenir, plus beau qu’à Al-Far.

C’était également dans cette ville qu’il avait réussi à obtenir ses premiers véritables contrats d’escorte. Sans eux, il n’aurait jamais pu acheter une partie des chiens de sa meute et véritablement débuter son rêve. Al-Far était parfois un précipice pour ceux qui y vivent, mais pour ceux qui voyagent depuis le nord, elle est un phare, un point incontournable de tout voyage, une promesse d’arrivée à bon port. Selon Kyllian, tout est une question de perspective et d’opportunités à saisir. Et si les opportunités ne se présentent pas, alors il faut les créer soi-même ou aller vers elles. Il avait fait d’Al-Far un pilier de sa vie en y trouvant les bonnes et belles choses cachées sous la crasse.

La vision périphérique dans son esprit sembla soudain se rapetisser en effet de loupe, quittant la vision globale d’Al-Far entourée de forêt et de montagnes pour se concentrer sur un point minuscule au bout d’une rue achalandée. Aelya avait appuyé son dos contre son torse et il la tenait dans ses bras, sentant sa chaleur traverser lentement l’épaisseur de ses vêtements jusqu’à sa peau. Elle ne s’était pas dérobée, n’avait pas esquissé un mouvement de recul. Elle avait au contraire resserré, tel un réflexe, ses doigts autour des siens et s’appuyait maintenant sur lui. Le sourire de Kyllian semblait s’être gravé à jamais sur son visage alors qu’une grande chaleur, qui n’avait rien à voir avec la température extérieure, semblait exploser dans sa poitrine pour venir courir sur son visage et ses bras.

À sa réplique, Aelya éclata de rire. Sa propre personne se faisant passer un savon par une vieille dame était décidément une vision peu crédible. D’abord, le sourire de Kyllian s’élargit encore un peu alors qu’il baissait les yeux vers elle. Un petit quelque chose au fond de ses iris sombres résonnait avec plus de tendresse qu’un ami aurait dû la regarder. Il avait toujours adoré son sourire.

Elle tourna alors la tête vers lui et lui lança, toujours à son fou rire :

    « Tu as bien dit que tu pouvais me prendre en duel n’importe quand, n’est-ce pas ? Alors la colère d’une Mamie n’a pas dû avoir raison de ta puissance de Thül. »


Il arqua un sourcil, un air amusé et faussement offusqué étirant ses traits.

    « Et ça te fait rire en plus! Tu n’as même pas de pitié pour cette pauvre mamie… »


Il joignit son rire au sien, l’emprisonnant d’un bras et de son bras libre écrasa son visage dans son torse dans une simulation de scène de chamaillerie.

    « Tu sauras que j’ai un principe de non-violence complète envers les mamies. C’est comme les chiots, c’est hors limite. Et d’ailleurs, tu rirais beaucoup moins si je l’avais écrasé par mégarde et croupirais actuellement dans les cachots d’Al-Far! »


Il la relâcha un peu, prenant un ton plus sérieux, sans pour autant réussir à faire disparaitre son sourire :

    « Du moins j’espère que tu ne t’en payerais pas ma tête! »


Leurs joutes verbales étaient légion dans leur relation. L’un ne ratait jamais une occasion pour donner la réplique à l’autre et leurs longues et nombreuses journées ensemble depuis leur départ d’Al-Chen n’avaient en rien ralenti leurs débats. Kyllian adorait cela. Ayant la réplique facile, il avait l’habitude de ce genre de vannes avec plusieurs personnes, mais avec Aelya, c’était particulier. Peut-être seulement parce qu’il se rappelait trop bien l’époque où elle ne lui adressait presque pas la parole ni un regard, où elle ne souriait jamais, où il avait décidé de combattre ses murailles afin de découvrir qui elle était. Peut-être à cause de cet humour intelligent, toujours bien placé, jamais mesquin qui la caractérisait. Peut-être aussi parce qu’entendre sa voix le faisait automatiquement sourire, et que l’entendre rire équivalait au plaisir d’apercevoir une auberge après plusieurs jours de voyage dans les contrées sauvages.

Il était ailleurs. Ils auraient pu se trouver seuls au sommet de la chaine du Poll, sur un navire dans le grand océan du sud ou, comme maintenant, au milieu d’une foule d’Al-Far, cela n’aurait pas été différent. Où il se trouvait l’importé peu, et c’était un sentiment à la fois étrange et bienvenu. Kyllian avait passé sa vie à courir après quelque chose. Sans savoir quoi exactement, il avait quitté son clan et n’avait plu eu de maison que son traineau, ne restant jamais au même endroit très longtemps. Rester immobile le dérangeait, il avait besoin de bouger, comme si quelque chose le pressait en avant, à toujours avancer. Il était heureux de cette vie d’aventure, qui cadrait bien avec ce qu’il était et le métier qu’il exerce, ce métier dont il avait toujours rêvé et ne pouvait s’imaginer vivre d’autre chose. Mais malgré tout, quelque chose manquait toujours. Quelque chose que son attachement de sang avec son clan n’arrivait pas à combler. Quelque chose qu’il n’arrivait pas à décrire, mais quelque chose qui semblait disparaitre lorsqu’il n’accordait plus d’importance à où il se trouvait. Et cela n’arrivait que lorsqu’Aelya le laissait s’approcher.

Les dernières semaines avaient été un jeu d’attraction et de répulsions, de pas mesurés et de gestes retenus pour Kyllian. Il y était peu habitué et avait toujours l’impression de faire un faux pas. Si ce qu’il ressentait s’était rapidement établi comme clair et simple dans l’esprit du Thül qui vivait chacune de ses émotions à fond, il en allait autrement pour la Marchombre. Il ne voulait pas la brusquer, il souhaitait lui laisser son espace, son temps. Néanmoins, lorsqu’elle répondait à son corps comme ce soir, Kyllian oubliait rapidement ses bonnes résolutions de prudence.

Kyllian rapprocha leur contacte, chercha le regard d’Aelya et resserra ses doigts autour de ceux de la Marchombre, comme une demande silencieuse, les yeux emplis de questions retenues. Il ne le trouva pas avant que le temps et l’espace n’éclatent comme du verre brisé.

    « Ben alors Kyllou, on ne dit pas bonjour ? Mais où sont passées tes bonnes manières ? »


Une grimace déforma les traits de Kyllian en entendant le surnom de « Kyllou », comme un vieux réflexe qu’on ne contrôle pas et que l’on ne réalise qu’après coup. Il détestait ce surnom, mais une seule personne ne l’appelait ainsi dans tout l’univers. La voix dans son dos l’avait fait se redresser avec l’efficacité d’un fouet et Kyllian avait ouvert grand les yeux et la bouche dans une expression d’étonnement le plus complet et disons-le très peu flatteur.

C’était impossible. Elle ne pouvait pas être à Al-Far… Kyllian lui avait envoyé sa dernière lettre à Al-Far en espérant qu’elle tomberait dessus un jour ou l’autre, lui signifiant qu’il serait quelques semaines à Al-Chen, mais il n’avait reçu aucune réponse. Kyllian en avait déduit que son amie ne l’avait pas reçu, étant loin, ailleurs dans l’empire, ou qui sait, peut-être ailleurs. Le Thül s’inquiétait souvent pour elle, sachant que la plupart des gens qui la connaissaient la souhaitaient ardemment morte. Elle gardait donc ses aléas complètement secrets, mais même sans cela, Kyllian doutait qu’elle lui ait révélé ses itinéraires. Son amie était Marchombre, et s’il avait compris une seule et unique chose sur les Marchombre c’était qu’elles faisaient uniquement ce qu’elle désirait, aussi insaisissable que le vent.

Émergeant de sa surprise, il se tourna pour apercevoir la jeune femme rousse qu’il n’avait pas vue depuis trop longtemps. Un immense sourire illumina ses traits d’un bonheur immense de revoir sa vieille amie. Il lâcha le nom de son amie dans un souffle qui n’exprimait qu’une fraction de sa joie et affection pour la jeune femme.

    « Elleynah… »


Kyllian, encore sous le choc, dévisagea Elleynah des pieds à la tête. Bon sang, elle lui avait manqué! La Marchombre était ce qui se rapprochait le plus d’une sœur pour Kyllian. Ils se connaissaient depuis des années, depuis ses tout débuts comme escorte de caravane. Si leur relation avait débuté par des prises de têtes incroyables, une grande amitié était née entre eux. Une amitié basée sur une confiance en l’autre que tous deux n’accordaient qu’à très peu d’élus. Ils ne se voyaient pas souvent, mais s’écrivaient régulièrement, et Kyllian n’aurait pas hésité un seul instant à traverser l’empire pour porter main forte à Elleynah si elle le lui demandait.

Son éternel sarcasme au bord des lèvres, Elleynah enchaina :

    « Bon, c'est vrai que... »


Le sourire disparut du visage de la Marchombre, mais Kyllian, dans un état second de bonheur, ne le remarqua pas. Cette soirée pouvait-elle être plus belle?

    « Par le sang du Dragon, Elleynah, je suis tellement heureux de te… »


Kyllian allait se détacher d’Aelya pour se jeter sur Elleynah et la prendre dans ses bras, mais il fut coupé net dans son élan et ses paroles par la voix sec et dédaigneux de la rouquine qui ne semblait pas l’avoir entendu.

    « Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? Kyllian… ?! Me dis pas que… ! »


Kyllian s’était figé. Son sourire se fana et son cœur et avait battu à un vif rythme de bonheur sembla retomber tel un poids dans sa poitrine. Il haussa un sourcil interrogateur en direction de la rouquine, ne saisissant d’abord pas ses paroles, puis suivit son regard haineux des yeux jusqu’à effleurer le visage d’Aelya. Au lieu d’y trouver une réponse, il n’eut droit qu’à plus de questions. Un sourire froid, vicieux, chargé d’autant de dédain que les yeux d’Elleynah s’était dessiné sur les traits d’Aelya. Un sourire qu’il ne lui avait jamais vu, qu’il ne lui connaissait pas. Un frisson glacial lui parcourut le dos.

    « Oh, c'est pas vrai... »


Kyllian se retourna vers la rouquine et ses incompréhensions se butèrent sur sa langue tel un embouteillage de Siffleurs à l’entrée d’un champ.

    « Attendez, une minute… Vous vous connaissez? »


Il aurait eu plus de réponses en parlant à une crevette des sables.

Il était vrai que les deux jeunes femmes étaient Marchombres, mais s’il avait bien compris, cette Guilde était nombreuse et dispersée à travers l’Empire, et ses membres étaient extrêmement indépendants les uns des autres. Ni l’une ni l’autre ne lui avait jamais mentionné se connaitre, et Kyllian avait présumé qu’elle ne se connaissant pas. Il avait même attendu avec impatience le jour où il pourrait les présenter l’une à l’autre. Il commençait à réaliser son erreur…

Aelya se détache de lui et la chaleur de leur contact se brisa alors que le frisson glacial qui avait parcouru le dos du Thül le gagnait complètement. Quelque chose avait changé dans l’air, mais aussi chez ses deux amies. Alors que quelques instants auparavant, il était heureux de se retrouver avec les deux personnes qu’il aimait le plus au monde à l’exception d’Ayden, il avait l’impression de se retrouver face à des inconnues. Et des inconnues de mauvais, très mauvais poil.

    « Tiens, tiens. Je me disais bien qu’une ville aussi chaotique devait forcément avoir son lot de scélérats. »


Les mots avaient été prononcés pour provoquer, pour blesser. Il n’y avait aucun doute. Kyllian dévisagea Aelya, interdit, assimilant difficilement le fait qu’ils avaient été prononcés par elle.

    « Mais avec toi, elle dépasse de loin le quota de toutes les villes de l’Empire. Pourquoi je m’étonne, après tout ? Tu es à ta place, dans cette cité maudite. Ça fait quoi d’être enfin chez soi, Elleynah ? »


Kyllian tiqua. Il n’avait jamais pu supporter qu’une insulte soit lancée contre quelqu’un qu’il aimait, peu importe d’où l’insulte venait. Il s’avança d’un pas, se mettant physiquement entre les deux Marchombre. Si elle ne l’écoutait pas, elle n’aurait au moins pas le choix de le voir. N’importe quel sage aurait jugé ce geste comme très peu recommandable, mais parmi toutes les qualités du Thül, la sagesse n’en faisait pas partie. Une pointe de colère parut dans sa voix, noyée sous un flot d’incompréhension et une visible perte de patience.

    « Eh, oh, ça suffit! Qu’est-ce qui vous prend toutes les deux? Quelqu’un va m’expliquer ce qui se passe? »


Alors qu’il dévisageait à tour de rôle ses deux amies – qui lui faisaient l’étrange impression de se trouver entre deux fauves se jaugeant du regard – Kyllian ne put s’empêcher de jurer intérieurement en se demandant pourquoi il se retrouvait toujours empêtrer jusqu’au coup dans les situations les plus improbables et impossible que La Dame pouvait inventer.




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Elleynah Bàthory
Maître Marchombre
Elleynah ne passait pas souvent à Al-Far. Ce n'était d'ailleurs jamais rien d'autre qu'un lieu de passage. Elle n'éprouvait aucun sentiment particulier pour la ville. Elle ne l'aimait pas, mais elle ne la détestait pas non plus. Il n'y avait rien d'autres qui inspiraient une telle neutralité à la jeune femme, à part peut-être les avances que l'on pouvait lui faire et la soupe de siffleurs servie de façon abusive dans toutes les auberges du coin.

Ce n'était que des détails, mais usuellement, ils suffisaient amplement à la marchombre. Elle avait bien d'autres choses auxquelles elle devait songer. Des choses qui avaient tendance à devenir envahissantes, depuis peu. Elle s'en serait bien débarrassée d'un coup de pied habile. Un peu comme Aelya, finalement. Mais Elleynah était loin d'être stupide. Elle savait pertinemment que le coup, aussi bon et précis soit-il, ne suffirait à faire partir ni ses tracas, ni la jeune marchombre.

Il y avait une quantité de zones d'ombres astronomique autour de sa vie. Elleynah ne voulait pas l'avouer, mais ces derniers temps, elle se sentait éreintée. Elle commençait à être réellement épuisée par tous ces combats qu'elle menait au quotidien. Il n'était même pas question de tous les mercenaires contre lesquels elle se battait. Son pire ennemi, à l'heure actuel, ce n'était personne d'autre qu'elle-même. La marchombre avait beau croire en ce qu'elle faisait de toute son âme, cela ne suffisait plus à alléger le poids qu'il y avait sur ses épaules.

Depuis peu, Elleynah était littéralement torturée par ses démons intérieurs. Les ombres menaçaient de la dévorer toute entière d'une seconde à l'autre, et elle ne pouvait rien faire d'autre qu'assister au spectacle morbide de sa propre chute. D'ailleurs, elle trouvait qu'ironiquement, la présence de Kyllian et d'Aelya ensemble au même endroit extériorisait à merveille ce qu'elle ressentait au quotidien.

D'un côté, il y avait cette joie, immense et transcendante, qui l'assaillait chaleureusement. Cela lui faisait un bien fou. La présence de Kyllian était le pilier dont elle avait besoin pour ne pas flancher. Il illustrait parfaitement l'épaule contre laquelle elle pouvait s'appuyer pour se reposer, le temps de reprendre des forces et de continuer le combat qu'elle menait corps et âme depuis des années. En d’autres termes, il était sa bouée de sauvetage.

Ce n'était pas pour autant qu'elle était faible. Bien au contraire. Elleynah montrait une force et une détermination si fortes qu'elles la conduiraient sûrement dans la tombe prématurément. La marchombre en était pleinement consciente, mais cela n'avait aucun autre effet que de l'encourager à poursuivre sa route en demeurant fidèle à ses convictions les plus sincères. De toutes façons, Elleynah n'aurait jamais permis à quiconque de voir la fébrilité qu'elle ressentait en son intimité.

La vie n’avait jamais été qu’une formalité à ses yeux. Il s’agissait de naître, de vivre tant qu’on le pouvait et puis de mourir. Par malchance, par nécessité, par devoir. Peu importait. Elle n’avait pas la prétention de croire qu’elle mourrait en étant une héroïne. Il n’y avait qu’à voir le regard dédaigneux et empli de haine qu’Aelya lui adressait. Ceux qui seraient heureux de la voir disparaître étaient beaucoup plus nombreux que les autres. Cependant, Elleynah n’était ni suicidaire, ni dépressive. Elle avait grandi dans un milieu où mourir pour ses convictions était un véritable privilège. Alors elle savait d’avance que le jour où quelqu’un parviendrait enfin à lui planter une lame dans le cœur, elle partirait avec le sourire.

De l'autre côté, il y avait Aelya. Elle ne détestait pas la marchombre en elle-même, et loin, très loin en son for intérieur, elle lui reconnaissait même de nombreux talents, voire quelques qualités. Cependant, l'animosité qu'elles avaient développé l'une en vers l'autre était un héritage drastique que le maître de la plus jeune leur avait légué. Aelya et Elleynah étaient ennemies naturelles. Elles n'avaient rien eu à faire de particulier pour se détester. C’était comme une tradition qu’elles respectaient – même si elles le faisaient bien volontiers.

La rouquine fut autant horripilée par la présence de la jeune marchombre qu'amusée par l'air ahuri de Kyllian. Lorsqu'il ne comprenait pas la situation, il avait tendance à prendre une expression d'enfant égaré, qui dénotait beaucoup avec sa corpulence impressionnante. Avec son air bourru et la générosité qui brillait dans son regard, Kyllian était définitivement un bon antidépresseur. Elle fit à peine attention aux insultes d'Aelya - qui savait toucher juste, la bougresse – tant elle était amusée par la panique du thül.

Les bras croisés, la tête haute, Elleynah devait avouer qu'elle avait bien envie de se lancer dans une joute verbale avec Aelya. Cela faisait longtemps qu’elles ne s’étaient pas croisées, et après tout ce temps, un secret inavouable avait surgi dans son esprit : elle devait bien avouer qu’elle aimait leurs rencontres autant qu'elle détestait la jeune marchombre. C'était toujours incroyablement divertissant, selon elle. Même si l’aînée se serait coupée la langue plutôt que de l’avouer, elle adorait lancer des piques à la plus jeune. Il devenait difficile de trouver des adversaires à sa hauteur. Quelle triste époque.

Une bonne engueulade avec sa cadette était sans doute un des meilleurs moyens de combler le vide d'une longue journée d'hiver. Attiser les braises entre elles ne pourrait que réchauffer son petit cœur endolori par le froid. Surtout lorsque celui qu'elle considérait comme son meilleur ami était le premier témoin de l'altercation. Il y avait là de quoi alimenter de longues et houleuses discussions avec le thül... Elle était sûre qu'elle ne serait pas déçue.

Un sourire narquois naquit sur les lèvres de la marchombre. Les bras croisés contre sa poitrine, elle dégageait une assurance qui pouvait facilement agacer son entourage. Elle le savait, et n’hésitait pas à en jouer et en abuser chaque fois que cela était nécessaire. Elleynah avait toujours été dans une optique de provocation, parfois poussée à l’extrême. Cela semblait être inscrit dans ses gênes, comme une marque indélébile.

Lorsqu’elle était enfant les combats qu’elle menait avait une toute autre ampleur. Il n’était pas question d’en rester à des mots lorsqu’elle était en présence d’une personne qu’elle n’appréciait pas. Elle avait grandi dans un climat de violence, et malgré tout ce que l’on disait sur elle, elle ne s’en était pas si mal sortie. Il n’était pas question pour elle de faire du mal physiquement à Aelya. Déjà parce qu’elle était loin d’ignorer que la jeune marchombre n’était pas si mauvaise, ensuite et surtout par respect pour Kyllian.

Elle le voyait, elle n’était pas aveugle. Il se passait quelque chose de fort entre ces deux-là. Quelque chose contre lequel elle ne pouvait – malheureusement – rien. On ne pouvait pas contrôler le cœur des autres. Et puis, honnêtement, tant qu’Aelya ne faisait pas de mal à son ami, elle n’avait aucune raison d’essayer de les séparer. Elle n’était pas assez égoïste pour vouloir empêcher Kyllian d’être heureux – même si l’empêcher de voir Aelya était une perspective fort attrayante. La marchombre planta son regard de braise dans celui de sa cadette, et afficha une grimace de dégoût.

- C’est idiot. A chaque fois, j’oublie à quel point il est incroyablement… Désagréable, de te croiser. Je dois avouer que tu as une mine particulièrement affreuse aujourd’hui. J’espère que ce n’est pas moi qui te met dans un tel état. Qu’importe.

Elle accompagna ses dires d’un geste désinvolte de la main. Dans son regard, un brasier inquiétant brûlait, de telle façon qu’il semblait presque consumer son âme. Beaucoup de choses passaient par le regard, chez la jeune femme. Elle ne se retenait jamais de dire ce qu’elle pensait, mais ses yeux ambrés faisaient office d’introduction à ses paroles. Lorsque Kyllian ouvrit à nouveau la bouche, elle posa son regard sur lui. Le calme et la froideur dont elle faisait preuve étaient presque qualifiables d’effrayant.

- Kyllian… Steredönn.

Son ton était tellement glacial que la température sembla diminuer brusquement. La marchombre continua à fixer le thül d’un air inquiétant. Mais malgré ses efforts pour essayer de paraître fâchée, un immense sourire illumina brusquement son visage, et elle finit par éclater de rire.

- … Toi et ta manie de te mettre dans des situations improbables m’avez manqué, sale face de raï puant.

Elle s’approcha de lui en riant et le serra dans ses bras. Après quelques secondes, elle s’éloigna de lui, et afficha une nouvelle grimace.

- Ceci dit, il va falloir que tu m’expliques ce que tu fais avec, heu… Elle ?

Elle désigna Aelya d’un geste du menton dédaigneux. Il ne faisait presque aucun doute qu’elle aurait parlé exactement de la même façon d’une abominable goule crevée.



(HRP : Vraiment vraiment désolée pour le temps de réponse. J'ai pas rp depuis un moment, donc pardonnez la qualité très moyenne de la réponse. Je ferai mieux la prochaine fois - en espérant que vous avez toutes les deux envie de reprendre ce rp.
HRP 2 : Comme le design du forum est vachement plus sombre, j'ai changé de couleur d'écriture. Je suis en #0099ff du coup.)



Merci Aki pour le kit *-*
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